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Deux frères, un livre : «Charpilles» de Valentin et Sacha Decoppet

L’audace formelle des Decoppet renouvelle la poésie romande

Charpilles est un OVNI littéraire, comme il est plaisant, rafraîchissant et souvent salutaire d’en découvrir en Suisse romande. Fruit d’une collaboration entre deux frères, l’écrivain Valentin Decoppet et le graphiste Sacha Decoppet, le livre étonne dès qu’on le feuillette et détonne dans le panorama romand par son expérimentation formelle. Dans l’entretien avec Alice Bottarelli, Valentin Decoppet explique les contraintes originelles qui ont mené à ce recueil de poèmes graphiques et sonores consacrés au thème du mobbing, du harcèlement professionnel. (ab)

Charpilles est un OVNI littéraire, comme il est plaisant, rafraîchissant et souvent salutaire d’en découvrir en Suisse romande. Fruit d’une collaboration entre deux frères, l’écrivain Valentin Decoppet et le graphiste Sacha Decoppet, le livre étonne dès qu’on le feuillette et détonne dans le panorama romand par son expérimentation formelle.

Charpilles pourrait être décrit comme un recueil de poèmes graphiques et sonores, héritier de l’art du spoken word et des Hörspiele de Georges Perec et Eugen Helmlé. Livre de grand format à la couverture grise perforé de quatre trous sur la droite, il évoque d’emblée le classeur administratif ou le rapport d’une commission quelconque chargée d’établir moult statistiques et graphiques. À l’intérieur, des textes éclatés sur la page, livrés à des choix typographiques déroutants, donnent envie de pénétrer cet univers qui attise la curiosité. En plus d’être très inventif et original dans ses dimensions plastiques, l’ouvrage s’empare d’un thème peu traité dans les arts et la littérature : le mobbing.

Intriguée par la démarche artistique de Valentin Decoppet, je suis allée le rencontrer, par une belle matinée de printemps bernois, dans un charmant espace de coworking non loin de Monbijou. Après un petit café sur le toit-terrasse avec vue sur le Gurten et la ville, je me suis installée dans un grand pouf et lui ai tendu mon micro.

Viceversa (Alice Bottarelli) : Valentin Decoppet, vous êtes un écrivain qui travaille volontiers à partir de contraintes, parfois très rigoureuses. C’est ce cadre-là, formel et strict, qui ensuite vous permet de trouver une liberté et d’avancer dans le processus d’écriture. Pouvez-vous nous parler de la contrainte initiale de ce livre ?

Valentin Decoppet : La contrainte la plus claire, ce sont les 45 agissements constitutifs du mobbing, ou harcèlement au travail, de la liste de Leymann. Je trouvais intéressant de partir de cette liste car elle permettait de poser d’emblée une limite au nombre de textes : il n’y en aurait ni plus ni moins que 45. Mon idée de base était de suivre les différents points de la liste. Puis je me suis aperçu que, sur la fin, certains me paraissaient trop extrêmes pour ma démarche. L’agression physique ou sexuelle, par exemple, ne cadrait pas avec mon choix de montrer quels étaient les mécanismes du mobbing dans sa dimension ordinaire, presque banale en apparence.

Vous aviez également une contrainte de langue et de rythme ?

Je souhaitais réaliser des textes assez courts et pas « poétiques » au sens d’une scansion classique. Mais si on lit les vers comme on parle spontanément, on peut s’apercevoir qu’ils sont composés d’1 à 5 syllabes au maximum, comme les 5 jours d’une semaine de travail. Chaque poème comporte cependant un vers de 6 syllabes. En effet, Leymann estime qu’un acte doit se répéter au moins une fois par semaine durant 6 mois pour être constitutif de mobbing. Cela dit, par moments je m’émancipe de la contrainte pour jouer sur des textes-blocs, une phrase extrêmement longue, du discours direct libre ou des dialogues.

En lisant ce recueil, j’y ai décelé une structure ternaire. D’abord, les poèmes nous parviennent comme d’un magma de voix, qui sont autant de témoignages sur des situations de mobbing. Puis, au milieu, il y a une bascule nette en termes de posture narrative. Dans ce deuxième temps, un « je » se détache de la masse ; il devient identifiable par son métier de traducteur et raconte son histoire singulière. Enfin, les textes de la fin me paraissent s’affranchir de la liste de Leymann pour offrir une réflexion plus globale sur l’écriture et les pouvoirs de la littérature. Est-ce que cette analyse vous paraît pertinente ?

Oui, c’est assez juste. Je ne ferais pas forcément la différence entre la 2e et la 3e partie, pour moi il y a plutôt 2 parties – ou 45 parties ! D’où l’idée des charpilles, qui sont des morceaux arrachés. On peut ainsi lire chaque texte indépendamment, ou bien dans cet ensemble, avec au début une nébuleuse de voix qui tente de rendre compte de différents contextes et lieux de travail. Un de ces textes concerne par exemple le sport, qui peut aussi être un lieu problématique. Le « je » surgit ensuite pour montrer les effets du mobbing sur la personne, dans la continuité des faits et après les événements. On parle peu de l’après, de la rémission et des conséquences, et je désirais adresser cette question, d’où le fait que les textes se « calment » sur la fin.

À quel moment ta collaboration avec Sacha Decoppet a-t-elle commencé ?

J’ai d’abord écrit les textes. Mais l’idée m’est venue très vite de proposer à mon frère Sacha de les mettre en page. Avant son intervention, ces textes apparaissaient comme des listes – une forme intéressante, mais dont j’avais l’impression que Sacha pouvait tirer quelque chose de neuf. Il a tout de suite été enthousiaste : « C’est le genre de choses qu’un graphiste ne fait jamais ! » Au début il était trop timide avec les textes et n’osait pas trop intervenir. Je lui ai alors dit que tant que les textes étaient lisibles, il pouvait faire ce qu’il voulait !

Il y a un riche travail d’interprétation, de lecture et de créativité de sa part. Par son intervention, il donne aux textes des sens nouveaux, qui sont dictés par son jeu graphique. Vous lui avez donc laissé pleine liberté ?

Absolument ! Je lui ai dit : « Je ne suis pas graphiste. Je pense que tu peux en faire quelque chose par ton graphisme, mais ce n’est pas mon domaine. Je ne sais pas à quoi ça pourrait ressembler. » Je lui ai expliqué mes contraintes originelles – comme je viens de le faire avec vous. Or, lui-même s’est mis à travailler avec des contraintes. Il a opéré par blocs de 5 textes, en ajoutant chaque fois un nouvel élément graphique, puis deux éléments, et peu à peu ça part en vrille et on aboutit à quelque chose de beaucoup plus chaotique. Le graphisme se calme sur la fin aussi, en suivant le rythme des textes.

Je me suis posé la question de l’oralité, qui est déjà très présente dans le texte lui-même. La dimension graphique ajoute une couche supplémentaire, puisque des mots sont biffés, d’autres agrandis ou étalés sur la page. Cette matérialité nous amène à lire différemment et à vocaliser les poèmes dans notre tête. Cela devient un jeu : d’une part on accède au sens verbal des différents fragments, d’autre part on peut y projeter des interprétations supplémentaires. Quant à moi, je me suis mise à imaginer des façons de les mettre en voix sur une scène. Aviez-vous cette pratique en tête dès le moment de l’écriture ? Vous figuriez-vous que certains passages pourraient être murmurés, d’autres criés, d’autres encore répétés ou scandés par deux voix simultanées ?

Vous voulez dire : est-ce qu’on peut lire ce livre comme une partition ? Ce n’était pas forcément l’idée. En écrivant, j’ai plusieurs fois relu chaque charpille à voix haute. Je fais cela avec tous mes textes et toutes mes traductions. La lecture à voix haute permet de sentir ce qui sonne faux, ce qui ne marche pas, ce qui gratte encore et où il faut lisser. Tout cela a eu lieu en amont. Par la suite, pourquoi ne pas imaginer une performance scénique – mais ce serait pour plus tard.

Vous êtes vous-même traducteur. En l’occurrence, j’ai le sentiment que Sacha Decoppet a également adopté cette casquette, puisque son travail d’interprétation et de transposition graphique opère une forme de traduction. J’y vois des allusions parfois humoristiques, par exemple aux graphiques de statistiques des personnes mobbées, aux documents tout gris de l’administration fédérale, et même aux délimitations des terrains de basket.

Oui, toutes ces idées de spatialisation sont les siennes. À titre d’exemple ou d’inspiration, je lui ai proposé un texte allemand de Georges Perec et Eugen Helmlé (son traducteur), Die Maschine. La réédition de 2001 aux éditions Gollenstein permet, par sa mise en page très particulière, de suivre les différentes voix de cette pièce radiophonique. Si je devais un jour réaliser une lecture de Charpilles, j’aurais envie d’en tirer une véritable performance, de jouer sur la cacophonie, des voix qui s’entrechoquent, quelque chose de complètement bizarre.

Nous viendrons vous écouter ! Il est vrai que cet objet sort des catégories habituelles, et s’aventure dans beaucoup de dimensions – verbale, graphique, sonore, rythmique…

Oui, Thierry Raboud disait dans La Liberté que malgré ses quatre trous sur le côté, il reste inclassable ! Ce n’est pas de la poésie concrète, ni de la poésie sonore, mais le livre va dans ce sens. Je souhaitais lui donner un titre court, et le terme rare de charpille m’a plu. Ces textes ne sont pas tout à fait des poèmes, ce sont véritablement des charpilles.

Comme tout bon écrivain à grandes ambitions, vous avez donc inventé un genre littéraire : la charpille !

[Rires] Mon éditeur, Bernard Campiche, ne savait pas dans laquelle de ses collections le placer. Il a fini par proposer sa collection « CampImages », celle des beaux livres. Nous, on ne voulait pas faire un beau livre, mais puisque ça nous permettait de réaliser un bouquin un peu plus grand, un peu bizarre, on s’est dit : « Allons-y ! » L’imprimeur aussi a été surpris, il nous envoyait des emails pour nous dire : « Il y a une page à l’envers » ou encore : « Vous êtes sûrs que vous voulez les trous à droite ? » L’agrafe qui se ferme à droite, c’est pour imiter les boîtes d’archives. Ces boîtes qu’on ouvre pour entrer dans la vie privée de quelqu’un, et qu’on referme ensuite pour la ranger. Et voilà : affaire classée.

Merci beaucoup pour toutes ces pistes de lecture et cette plongée dans votre univers créatif, à tous les deux ! On souhaite à Charpilles un beau parcours dans la littérature romande.

Merci !

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