« C’était dit en langage d’oiseau »: Karelle Ménine, «La vie en zigzag. Faire histoire de nos histoires»
La Baconnière, 2025
Il s’agit d’archives, de celles dites « du for privé » ou « egodocuments », qui émanent d’anonymes, du peuple, ou de toute forme de vie laissant derrière soi une trace de son existence – voire de sa disparition. En dix-huit documents (chant, météorite, témoignage de déportation, objets de prisonnière…) et autant de rencontres ; de Sarajevo à Naples, Toulouse, Rouen ; à travers les siècles réunis dans le présent du regard ; dans une langue accomplie, aussi poétique que politique et nourrie d’autres littératures, Karelle Ménine pose la question : où réside notre dignité ? et ouvre généreusement « pour nous, étrange espèce humaine égarée entre amnésie et fictions », une fragile issue. (pp)
Nous jurons.
Nous jurons de conserver.
Nous jurons de nous souvenir.
Puis nous oublions.
Mais l’archive existe. »
Interrogée, elle répond.
La vie en zigzag puise sa matière dans la fréquentation au long cours de documents d’archives, en particulier un certain type d’entre elles, celles que l’on nomme « egodocuments » ou « archives du for privé » et qui émanent d’anonymes, du peuple, de vous et moi, des un·es et des autres, de quiconque laisse derrière soi, souvent involontairement, une trace de son existence. À partir d’une « collection » établie au fil de voyages et de rencontres (Sarajevo, Naples, Toulouse, Rouen, La Louvière, Pieve Santo Stefano…), cet ouvrage de Karelle Ménine propose, en dix-huit chapitres et autant d’histoires de vies, d’entrer dans l’espace-temps ouvert par l’archive qui « efface le « passé-présent-futur » pour nous placer face à son puissant MAINTENANT ».
« … la mémoire ne suffit pas en soi, elle doit être transformée en quelque chose qui est fabriqué », dit Hanna Arendt dans son Journal de pensée : 1950-1973, cité en exergue. C’est ce que dit aussi le sous-titre de La vie en zigzag, « faire histoire de nos histoires » : à partir des traces discrètes, secrètes ou ignorées d’une vie, reconstituer un récit, une histoire – non pas au sens de la fiction ni de la reconstitution historique, mais au sens premier de « constituer de nouveau, former de nouveau, à l’aide d’éléments épars ». Ou plus exactement rétablir : « faire exister de nouveau », et surtout « redonner à quelqu’un ce dont il a été dépouillé ». Et une des vertus de ce livre est que, tandis que nous lisons, par effet de réponse, quelque chose de similaire se produit en nous : devant le soin et l’attention portés à des voix enfouies dans le silence (toujours provisoire) des archives, quelque chose nous est rendu, à nous aussi. Quelque chose de notre propre silence et de notre propre oubli est réveillé. Cette chose, différente pour chacun·e, symbolique, matérielle ou psychique, place résolument La vie en zigzag du côté des textes-expérience, porteurs d’une possibilité de transformation.
Des articles ont relevé la richesse des documents sélectionnés par ce livre, la force du geste de Karelle Ménine autant que sa délicatesse et sa portée politique. Ils ont évoqué le travail de recherche, le goût de la rencontre et l'amour du hasard, tout ce qui est à la source du texte, ainsi que l’émotion qui le traverse et nous emporte (1). On a moins parlé en revanche du dialogue entretenu avec des œuvres littéraires et philosophiques (Hannah Arendt, Colette, Elisabeth de Fontenay, Tarjei Vesaas (2), Rabelais, Jorge Luis Borgès…) et de la langue au service du projet : écriture vive et étonnante, souple, émue et émouvante, marquée par une curiosité sans repos et par une triple vocation : la pensée, la poésie et le politique, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Karelle Ménine (3) paru aux Solitaires intempestifs.
Arlette Farge, qui préface La vie en zigzag, relève pourtant d’emblée que la puissance du geste tient autant aux documents présentés qu’à la manière dont ils sont partagés. « Karelle Ménine, dit-elle, écrit avec tant de délicatesse et d’émotion qu’on ne peut que la suivre. » Et en effet, elle nous entraîne dans une lecture très active, fruit d’une écriture qui ne lâche jamais son os, son enseignement, et qui se présente pour cela comme une danse où la phrase s’élève dans les airs, sans filet, visant un point d’appui situé bien en avant, connu d’elle seule et qui ne nous est révélé que pas à pas, chaque fois que la phrase complète son cycle et retombe, tirant une succession de traits bondissants entre le surgissement de la pensée et sa réalisation dans une image. De cette danse, du risque constant de chute qui l’accompagne (l’image pourrait échapper ou se briser), la lecture tire une intensité, une fragilité qui nous permet de faire à notre tour la rencontre presque charnelle, ou du moins l’expérience, des documents en question.
Il est intéressant de relever que La vie en zigzag, d’abord proposé en librairie dans la section « Histoire », a parfois migré, après quelques semaines, vers le domaine littérature, qui est sa juste place et sa source. Véritable bibliothèque de poche et carnet de notes, il diffuse des années de lecture et de réflexion : sont mis·es à contribution, outre les auteurs et autrices déjà cité·es, Rachel Carson, Vinciane Despret, Maria Zambrano, Michel Foucault, Arlette Farge bien sûr, Vladimir Jankélévitch, Victor Hugo, Christiane Singer, Isabelle Eberhardt, Eveline Lot-Falk... Ici, comme ailleurs dans l’œuvre de Karelle Ménine (4), la pensée se construit dans sa capacité de lien, nourrie par l’observation de tout le vivant. Elle emprunte pour cela une langue sur mesure, à la croisée du récit, du poème, de l’essai, de la conférence et de la veillée ; écriture vive, feutrée, terriblement intuitive et très libre grammaticalement : pleine de virgules, d’incises, de subordonnées, d’anaphores et d’anacoluthes (légitimes), où le sujet se métamorphose toujours mais jamais ne s’égare. À d’autres moments, tout à coup, cette langue est extrêmement ramassée. Sujet, verbe, rien d’autre. Puis cela reprend : l’orage syntaxique. Le tout traversé par un « je » qui apparaît et disparaît : c’est la couture du texte. « Si le premier de tous les grains de sable est introuvable, cet introuvable survit en nous […] Nous ne regardons pas les étoiles, nous sommes les étoiles. Nous ne regardons pas la plage, nous sommes la plage. Nous sommes ce poisson devenu piéton qui a oublié qu’il transporte en lui sa propre mer […] » On pourrait ajouter : « Nous ne regardons pas l’archive, nous sommes l’archive. » C’est du moins l’invitation qui nous est faite : invitation à ne plus séparer le passé du présent, visible de l’invisible, l’autre de soi, le langage des oiseaux du nôtre, ni celui des mousses, des pierres ; invitation enfin à regarder tout ce qui nous entoure comme une archive possible. Pourquoi ? Parce qu’alors, advient la question : de quoi est fait ce que je vois ? Suivie d’une autre, fondamentale : de quoi est fait le regard que je porte sur ce que je vois ? Et dans cette question-là se tiennent d’infinies possibilités de réparation.
Le chapitre central, sobrement intitulé Duration : 2 :06 :12, contient la retranscription intégrale, inédite en français, du témoignage de Henja Frydman, déportée, qui répond aux questions de David P. Boder (5), au mois d’août 1946. De part et d’autre de ce document se trouvent égrenés, comme pour abriter cette parole inconcevable, de brefs chapitres qui, en dépit de la brutalité des réalités qu’ils dévoilent, portent des titres qui sonnent comme autant de fables : « Le petit mot du teinturier », « La petite boîte », « Puisque les hommes chantent », « Sur ordre de la mère ». Et ces touches d’imaginaire, placées à l’entrée des documents, forment à leur tour, à plus petit échelle, un rempart à la violence qu’ils révèlent. Car c’est une constante de La vie en zigzag : toute violence ramenée au jour doit servir à une reconstruction. Les archives traversées – archives de la guerre, de la prison, de la misère – ne sont jamais travesties, mais elles viennent à nous nimbées d’une grâce, qui est celle de la littérature et de l’amour porté à son travail par Karelle Ménine. Et ainsi, au-delà de l’accablement, elles font naître un espoir, au point exact de la blessure.
Se pencher sur l’archive, l’étudier, revenir à la bordure de ce qu’elle énonce, ce n’est pas accuser l’histoire d’être un éternel recommencement, c’est se rappeler que qui répète mille fois son erreur, à la mille et unième trouvera peut-être l’issue. Et pour nous, étrange espèce humaine égarée entre amnésie et fictions, j’ignore s’il existe une autre voie.
La vie en zigzag est une poupée russe, dont le propos se retrouve en tout, approfondi et résonant, de chapitre en chapitre ; où chaque avancée dans la lecture oblige à un retour en arrière, car un détour, une anecdote, une échappée, viennent de creuser encore notre compréhension de tout ce qui a précédé. Dans un chapitre intitulé « Puisque les hommes chantent », Karelle Ménine rapporte comment les travaux de Iégor Reznikoff, acousticien et musicien, ont permis de comprendre une des fonctions du chant dans les grottes préhistoriques : l’écoute de la réverbération du son aurait permis le déplacement par l’appréciation des volumes dans ces lieux sans lumière. « Chanter, pour elles et eux, cela voulait dire regarder ». Ici, à l’autre bout de l’histoire, sous cette plume, lire, cela veut dire entendre : entendre sous le texte une profonde vocation de conteuse, un goût pour le rite et le feu, la transmission directe, mimée, orale, dessinée.
C’est cette adresse implicite, non à « qui lira » mais à « qui écoutera et verra », profondément inscrite dans le texte, qui place La vie en zigzag dans la continuité de l’ensemble des gestes déployés par Karelle Ménine, comme écrivaine et comme metteuse en scène, comme enseignante, comme commissaire d’exposition et comme programmatrice d’événements littéraires, sur un territoire qui s’étend du musée aux prisons, en passant par l’école et l’espace public (6).
Notes
(1) Voir notamment Le Matricule des Anges, n°265, juillet-août 2025 et l’entretien diffusé par la RTS : Entretien avec Karelle Ménine, autrice de «La vie en zigzag», QWERTZ, 5 juin 2025.
(2) Le titre de cette critique provient du roman de Tarjei Vesaas, Les Oiseaux (paru en 1957 sous le titre Fuglane et publié en français en 1975, dans la traduction du norvégien de R. Boyer), dont Karelle Menine cite un extrait.
(3) Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique, Solitaires intempestifs, Paris, 2015. Création au Studio-Théâtre de la Comédie Française par Christian Gonon en octobre 2020, repris et tourné en 2023, 2024 et 2025.
(4) En particulier, Bleuir l'immensité : Les cahiers Gabbud ou la poésie graphique d'un berger qui prit son temps, MētisPresses, 2022 et Nimbe noir, Labor et Fides, 2022.
(5) David P. Boder, juif de Russie émigré aux Etats-Unis, professeur de psychologie à Chicago. Durant l’été 1946, il s’est rendu en France, en Suisse, en Italie et en Allemagne où il a conduit des interviews auprès de personnes déportées. Au total, ce sont plus de 90 heures d’entretiens sur deux cent bobines magnétiques. Ces enregistrements sont disponibles en ligne sur une page de l’Illinois Institute of Technology, Voices of the Holocaust.
(6) Notamment, à voir jusqu’au 11 mai 2026 : L’esprit carcéral : Verlaine, Dumont, Detournay, Bervoets et la prison de Mons, Mons Memorial, Mons, Belgique, en collaboration avec le photographe Pierre Liebaert.