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«Le Mot qui tue»(Open Call Sofalesungen 3/6)

En presque douze ans et 500 événements (dont 100 Lectures Canap en Suisse romande), les Sofalesungen sont devenue un foyer pour la jeune littérature suisse. Pour fêter ce jubilé, l’équipe a lancé un appel à texte destiné à des auteurixces n’ayant encore jamais publié de livre en leur nom. L’appel a récolté 111 textes en allemand et en français, dont 6 ont été primés par un jury indépendant. Viceversa s’associe au projet et publie les textes lauréats, dans leur version originale et en traduction.

D’une voix exagérément forte, qui fit tressaillir toute la salle, le juge signifia à Maurice M. la sentence du tribunal : « La cour vous déclare coupable et vous condamne à la mort par fusillade, selon les dispositions prévues à l’article 66 du Code pénal amusant. Cette décision est définitive et sans appel. »

Maurice M. eut un haut-le-cœur. Son avocat, de son côté, accueillit la sentence comme une victoire, et glissa même à son client : « Vous avez une chance ! Vous avez une chance !.. » M. lui rendit un sourire amer.

Lorsque la séance fut levée, il se tourna vers le public, dans l’espoir de lancer un dernier regard vers un visage ami. Mais il ne reconnut personne dans la foule des journalistes et des curieux.

Les philanthropes avaient obtenu, pour réduire les intolérables attentes dans les couloirs de la mort, que la sentence fût exécutée dès le lendemain du verdict. Maurice M. n’eut que l’aménité de ses gardes pour le raccompagner jusqu’à sa cellule.


L’article 66 du Code pénal amusant était connu, dans le grand public et parmi les prisonniers, comme le supplice du Mot qui tue. L’idée était ingénieuse : la séance a lieu à huis clos, à peine quelques officiels, un médecin, un substitut. Le condamné est attaché à une chaise dont le dossier est percé d’un trou, exactement en vis-à-vis du cœur. Derrière lui, le bourreau se tient prêt, le fusil en joue. Le détenu s’entretient durant une heure et demie avec le directeur de la prison ; ils peuvent parler de tout et de rien, du temps qu’il fait, de leurs amours respectives, l’important est que le silence ne tombe jamais. Ils parlent, mais un mot, un mot que seul le bourreau connaît, est interdit au condamné. S’il le prononce, on appuie sur la gâchette. Si, durant une heure et demie, il ne le profère pas, il est relaxé immédiatement et sans condition.

Ce mode d’exécution avait été introduit par des juristes progressistes soucieux de rendre plus ludique l’application de la loi, ainsi que d’offrir aux condamnés une forte probabilité mathématique d’être graciés, même en l’absence de longues et coûteuses procédures d’appel. La mesure était très populaire dans le public, et les légendes allaient bon train sur la procédure présidant à l’élection des mots qui tuent ; tout ce que l’on savait, c’est que le choix du mot relevait du président du tribunal lui-même, et qu’un condamné gracié ne savait jamais quel mortel vocable il s’était par bonheur abstenu de prononcer.

Certains tablaient sur un choix absolument aléatoire. Ainsi, même des mots comme libre-échange, dicotylédone ou acméisme, qui avaient peu de chances d’être prononcés lors d’une conversation entre un directeur de prison et l’un de ses détenus, pouvaient être sélectionnés, aussi bien que main ou pied, l’interjection euh ou le verbe être. D’autres, au contraire, pensaient qu’il valait mieux s’abstenir de prononcer des termes en lien avec le vocabulaire propre à un établissement pénitentiaire, présumant non sans une certaine dose de vraisemblance que, pour que la cérémonie fût tant soit peu excitante, il fallait que le mot interdit pût être prononcé dans le cadre de la conversation quotidienne d’un prisonnier. Maurice M., lui, résolut d’éviter les grands mots, espoir, amour, argent et, en règle générale, de parler le moins possible. 

Rendu quelque peu fataliste par les longs mois qu’il avait passés en prison, Maurice M. éteignit sa lumière et s’endormit.


Le lendemain, on le réveilla vers sept heures. On l’amena faire sa toilette, on lui laissa le soin de ranger quelques affaires puis, vers dix heures moins vingt, les gardiens vinrent lui faire leurs adieux. On l’emmena vers la salle de l’exécution.

Seul le bourreau était déjà à sa place, huilant sa machine. La porte d’entrée donnait droit sur la chaise du supplice, laquelle était orientée vers la droite. Derrière elle, deux sièges : celui du bourreau et celui du substitut chargé de veiller au bon déroulement de la séance. Sur le mur de droite, à côté de la porte, le bureau qui accueillerait le directeur de la prison et les autres officiels. Au fond, le mur faisant face au condamné était tendu d’une épaisse couche de liège, où viendraient se ficher, le cas échéant, les impacts de balles.


Nous reproduisons ci-après le procès-verbal de la séance, rédigé par M. L. Barfüss, et dont une copie se trouve aux Archives de la Prison du Bois-Noir. 
 

« 10.08.20**. Pénitencier du Bois-Noir.
Affaire Maurice M. Exécution de la sentence du 9 courant (art. 66 CPA).
Présents : M. Maurice M., enseignant, M. Antoine BEL-ANGE, directeur du Pénitencier du Bois-Noir, Me Nicolas DUFRÊNE, représentant du tribunal, Dr Jean-Hugues GUZMAN, médecin, M. René CARRON, bourreau, M. Luc BARFÜSS, greffier.
Le REPRÉSENTANT  DU TRIBUNAL déclare la séance ouverte. Il est 10h02. Le BOURREAU installe le condamné sur sa chaise et attache les sangles. A 10h07, le DIRECTEUR enclenche son chronomètre. Si la sentence n’est pas exécutée plus tôt, M. M. sera libéré à 11h37 précises (art. 1, al. 3 du Code de procédure).


LE DIRECTEUR. – J’espère, professeur, que la mise en scène imposée par le Code de procédure ne vous indisposera pas trop. J’ai toujours, je tenais à vous le dire, eu un plaisir immense à m’entretenir avec vous. Notez que je ne le dis pas à tous mes détenus.

MAURICE M. – Je trouve au contraire que ma situation est une excellente métaphore de la condition humaine. Vous savez : un fusil braqué sur vous, prêt à tirer au premier mot de travers… Si j’étais homme de lettres…

LE DIRECTEUR. – Ah bon ? Vous n’êtes donc pas écrivain ?

MAURICE M. – Je ne mérite pas plus ce titre que celui de professeur dont vous me gratifiez depuis maintenant treize mois, M. le Directeur. J’ai écrit en tout et pour tout trois poèmes, dont deux ont été publiés dans un journal de quartier dont le rédacteur en chef était un cousin.

LE DIRECTEUR. – Mille excuses, professeur. Votre parfaite érudition m’a fait vous prendre pour ce que vous n’étiez pas tout à fait. Mais je vous ai interrompu. Vous disiez : si vous étiez homme de lettres…

MAURICE M. – Si j’étais homme de lettres, je me serais servi de cette expérience pour en tirer un roman, ou du moins une petite nouvelle. J’aurais filé la métaphore entre ma situation actuelle et celle de chacun d’entre nous. La menace qui pèse sur moi n’est pas qualitativement différente de celle qui pèse sur vous, ou sur n’importe qui d’autre. La vie est une menace constante contre elle-même, si vous me passez l’expression.

LE DIRECTEUR. – Voilà donc les réflexions qui viennent à l’esprit d’un condamné à mort ?

MAURICE M. – Celles-là, et d’autres, que vous me permettrez de garder pour moi.

LE DIRECTEUR. – Comme il vous plaira. (Il se tait un instant pour consulter ses fiches. Le REPRÉSENTANT du tribunal le rappelle à l’ordre d’un raclement de gorge.) Je lis dans votre dossier que vous vous êtes marié voilà treize ans. Votre épouse ne nous a jamais fait l’honneur d’une visite ?

MAURICE M. – Nous nous sommes séparés peu après mon arrivée ici.

LE DIRECTEUR. – Faites excuse. Parlons alors de votre mère.

MAURICE M. – (Un silence. Remise à l’ordre du REPRÉSENTANT DU TRIBUNAL.) De ma mère ? Je vous trouve très indiscret, M. le Directeur…

LE DIRECTEUR. – Le Code de procédure exige que nous parlions. Si mes questions vous indisposent, il vous suffit de me le faire savoir. Voyons… Avez-vous des hobbys, des passions, la philatélie, la pêche à la ligne ?

MAURICE M. – Ma mère est morte voici trois ans. (Un temps.) L’humanité n’y a pas perdu grand-chose.

LE DIRECTEUR. – Dame ! Son décès ne semble pas précisément vous avoir abattu…

MAURICE M. – Ce n’est pas le mot, en effet. Nous ne nous entendions pas. C’est peu de le dire : je ne la supportais pas. Sa mort a été pour moi un grand soulagement.

LE DIRECTEUR. – C’est tout de même étrange qu’un fils témoigne d’aussi peu d’amour pour sa mère.

MAURICE M. – Vous savez, l’amour… (Il se retourne vivement vers le BOURREAU, autant que ses liens le lui permettent. Le DIRECTEUR éclate d’un rire sonore.)

LE DIRECTEUR. – Vous êtes un sentimental, professeur. Pensiez-vous vraiment que l’on vous aurait exécuté pour ça ? Ces grands mots, Amour, Dieu, Bonheur, il y a bien longtemps que ce ne sont plus des mots qui tuent… Songez à la nouvelle que vous vouliez écrire : « Au moment où il prononça le mot amour, le bourreau appuya sur la gâchette. Puis il rendit l’esprit. » Imaginez la tête de vos lecteurs. Ils se seraient sentis floués. Et, franchement, on n’aurait pas pu leur donner tort…

MAURICE M. – Je ne l’aimais pas. Je ne sais que vous dire de plus. On peut juger un homme sur ses actes, mais nul autre que lui n’est le maître de ses sentiments.

LE DIRECTEUR. – Optime. Vos lecteurs vont se régaler de vos aphorismes. Souhaitez-vous que nous abordions maintenant votre relation avec votre épouse ?

MAURICE M. – (Légère pause.) La philatélie ou la pêche à la ligne, non. Mais je me passionne depuis l’enfance pour l’histoire des échecs. Quelque chose me dit que vous avez plus d’intérêt pour ce jeu que pour la pêche à la ligne.

LE DIRECTEUR. – Je joue quelquefois, en dilettante. Je vous rappelle, pour renchérir sur le symbolisme un peu nauséeux pour lequel vous manifestez aujourd’hui un goût si prononcé, que la partie que nous jouons ici avec vous n’admet que deux issues : soit nous finissons match nul, soit vous êtes perdant. Pour ma part, je n’ai rien à perdre ni à gagner.

MAURICE M. – Nauséeux… nauséeux. Non, ce n’est pas ça, le mot qui tue. C’est presque dommage.

LE DIRECTEUR. – C’est cela. Dites-moi plutôt quelle est votre partie préférée, dans la longue et passionnante histoire des échecs.

MAURICE M. – Il y en a plusieurs. Capablanca-Spielmann, en 1927… Ou ce fameux match de Reykjavik, en 1972, lorsque Bobby Fischer a battu Spass…


Le BOURREAU déclenche une salve. Le MÉDECIN s’approche de Maurice M. et constate la mort. Il est 10h28. 

Le BOURREAU transmet au REPRÉSENTANT DU TRIBUNAL l’enveloppe officielle contenant le mot prohibé. Ce dernier décachette l’enveloppe et la montre aux assistants. Sur la feuille est écrit, en caractères d’imprimerie, le mot ABATTU. En dessous, de façon non réglementaire, le juge a tracé au crayon : « 43e mot du dictionnaire. Maurice M. est né un 31.12. ».

Le DIRECTEUR suspend le BOURREAU avec effet immédiat. Le REPRÉSENTANT DU TRIBUNAL promet l’ouverture d’une instruction judiciaire pour faute professionnelle grave.

L’affaire Maurice M. est déclarée close.


Signature : BARFÜSS. 

Contresigné par BEL-ANGE et DUFRÊNE. »

 



Le jury

  • Stephan Bader, journaliste, codirecteur du Festival international de littérature de Loèche-les-Bains et vice-président de l’Association Sofalesungen.
  • Camille Rebetez, dramaturge, médiateur culturel et responsable des Lectures Canap pour le Jura et la Berne francophone.
  • Barbara Lussi, collaboratrice et diplômée de l’Institut littéraire suisse.
  • Raphaëlle Lacord, traductrice et co-rédactrice en chef de la plateforme viceversa.
  • Ava Slappnig, pour le magazine littéraire Edition Gossip.
  • Sonja Muhlert, éditrice chez Verlag die Brotsuppe