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Écrire en collectif: partager ses joies, ses peines

Si l’écriture collective est installée dans le paysage romand depuis longtemps, elle connaît un élan nouveau en Suisse alémanique. Pour Nina Hurni, membre du collectif LITER, écrire ensemble est source de joie et offre une liberté d’expérimentation plus grande que d’aligner des mots seule dans sa mansarde. Elle déplore toutefois que l’institution littéraire continue à scinder les collectifs en auteur·ices individuel·les.

À la sortie de notre premier livre écrit en collectif, Das Auflösen der Ende, nous n’avons cessé d’entendre les mêmes questions : « qui a écrit quoi ? » ou « écrire ensemble, mais comment vous faites ? » Beaucoup de gens ont du mal à concevoir que souvent, nous ne savons pas qui a écrit telle ou telle phrase. Nous avons un fichier commun dans lequel nous bricolons ensemble, sans activer le suivi des modifications – toutes les trois, Sina Aebischer, Caterina John et moi.

Dans d’autres arts, les collectifs sont monnaie courante : au théâtre, les écritures de plateau sont souvent élaborées en groupe. Il est assez rare que l’on demande aux membres d’un groupe de musique qui d’entre eux a eu l’idée d’un riff. En revanche, en littérature, la signature d’un texte reste capitale. Près de soixante ans après « la mort de l’auteur » diagnostiquée par Barthes, la personnalité de l’auteur·ice demeure une clé d’interprétation indispensable.

L’écriture collective entre en tension avec les représentations habituelles du travail littéraire. Un modèle alternatif s’esquisse, tranchant avec la conception surannée de l’auteur (forcément masculin) en génie solitaire, qui depuis sa mansarde obscure, pose des mots sur les souffrances de son âme, absolument personnelles et pourtant universelles. Une image bien ancrée dans les esprits.

Écrire en collectif est une expérience joyeuse. Notre propre voix résonne plus fort, les imaginaires s’agglomèrent et font germer les idées les plus folles. En même temps, les collectifs se heurtent aux limites des institutions littéraires, car tout y est pensé pour les auteur·ices solo, que ce soit sur le plan organisationnel ou financier.

J’écris ce texte parce que je suis membre du collectif LITER, pour lequel je ne veux ni ne peux parler seule. J’écris ce texte parce que je suis journaliste culturelle et que j’ai reçu une commande. J’écris ce texte avec le souvenir de discussions avec d’autres collectifs. J’écris ce texte à partir d’un mélange de je et de nous.

Confluer

Se sentir légitime à prendre la parole ne va pas de soi. Se rassembler pour créer des espaces communs, où quelque chose de nouveau peut éclore, est une forme de résistance que les personnes en marge cultivent depuis longtemps. En Suisse alémanique, les mouvements féministes des années 80 ont, par exemple, créé des revues écrites et éditées en collectif, offrant des espaces safe à leurs autrices.

Aujourd’hui, les femmes et les personnes queer sont présentes et reconnues sur la scène littéraire. Cependant, les inégalités persistent, qu’elles soient financières ou structurelles. Dans l’espace germanophone, l’écriture en collectif a disparu des radars pendant des décennies. Elle est revenue sur le devant de la scène au cours des dernières années, avec des textes comme wir kommen de Liquid Center ou Pando d’Enis Maci et Pascal Richmann.

La tradition féministe de l’écriture collective est une référence qui m’inspire. Elle me donne confiance dans le fait qu’il est possible de dépasser la concurrence entre nous, en nous alliant et en mettant nos égos de côté. Ou peut-être : en créant un plus gros égo ensemble.

Initialement, en fondant le collectif LITER, nous voulions nous essayer à une forme mixte entre revue littéraire et entrelacement textuel. À cause du nom, LITER, et de l’idée de confluer ensemble, nous avons choisi un liquide comme point de départ et nous sommes mises d’accord sur l’huile de friture. Nous avons commencé à écrire chacune de notre côté, avec l’objectif de mêler les textes puis de les fusionner.

Un bon mois plus tard, nous nous sommes retrouvées pour une première résidence d’écriture. En amont, nous avions lu nos premiers jets respectifs. À notre surprise, nos textes avaient de multiples points communs : non seulement les thèmes, mais aussi les motifs, les scènes, les lieux. En partie, cela s’explique par le fait que nous sommes amies : nous vivions alors toutes à Bâle et fréquentions les mêmes lieux, à la même époque, marquée par les mêmes évènements.

Malgré tout, les échos très nombreux entre nos textes nous ont surprises. Nous avons alors décidé de fractionner nos textes et de tisser ces fragments en un seul récit, en renforçant encore les correspondances, puis d’écrire une fin commune. Une conclusion fracassante, à même de briser l’état d’esprit fatigué de nos protagonistes, hébété·es par le capitalisme finissant.

Pour décrire notre travail en collectif, nous parlions souvent de jam, comme dans la musique : au lieu de partir d’un concept, l’improvisation est première. Elle fait advenir le matériau à partir duquel nous créons le tout.

Abandonner toute prétention individuelle sur un texte n’a pas toujours été évident. Il est arrivé que l’une de nous efface quelque chose qui tenait à cœur à l’autre. Nous nous sommes disputées pour des tics d’écriture auxquels il a fallu renoncer : l’écriture en minuscules systématiques pour l’une, le refus de mettre des guillemets pour l’autre. Mais nous partagions une même étincelle, ce qui a rendu les choses légères malgré tout.

Cette énergie nous a portées tout au long du processus d’auto-édition de notre livre, jusqu’à sa parution début 2026. Nous avons travaillé avec l’illustratrice Florence Fausch, qui a traduit l’atmosphère du texte par des images colorées et frénétiques, entre lueurs fugaces et apocalypse. Grâce à la graphiste Soraya Koefer, notre texte kaléidoscopique a trouvé sa forme propre, entre livre et revue. Notre collectif n’a cessé de multiplier les liens avec d’autres artistes, comme pour la lecture lors du vernissage, qui a été accompagnée par la musicienne Naïma Winkler.

Se confronter

Au moment où j’ai commencé à m’intéresser à l’écriture collective, j’avais besoin de modèles auxquels me référer. J'ai d'abord lu wir kommen, écrit collectivement par liquid center en 2024.

Touchée par son contenu, j’ai été déçue par sa forme, qui laisse deviner son point de départ en tant que document partagé. J’étais convaincue que l’écriture collective était capable d’aller plus loin qu’une simple juxtaposition de voix individuelles.

Rapidement, j’ai découvert d’autres collectifs : Julia Rüegger et Valerie-Katharina Mayer, par exemple, qui ont écrit à quatre mains Und überlaut die Zikaden, une petite merveille entre prose et poésie. Dans ce texte, les voix des deux autrices entrent en dialogue et s’estompent parfois pour n’en faire plus qu’une.

Ce printemps, j’ai eu l’opportunité, en tant que membre de LITER, de participer à différentes tables rondes autour de l’écriture collective. Ce n’était pas un hasard si, sur scène, j’entendais beaucoup de français : en Suisse romande, les collectifs d’écriture sont plus nombreux et bien implantés dans le monde littéraire. À la Literaturhaus de Bâle, notre collectif, représentée par ses trois autrices, faisait face à deux membres d’Elen Fern, Anne-Sophie Subilia et Daniel Vuataz. Leadora Illmer, qui consacre une thèse à la question, complétait le casting. Son intervention m’a aidée à voir que les œuvres collectives ne sont pas toujours labellisées comme telles. Par exemple, le fait qu’Elisabeth Hauptmann a co-écrit de nombreuses pièces signées par Bertolt Brecht seul est établi dans le monde de la recherche depuis longtemps.

Aux Journées littéraires de Soleure, j’ai représenté LITER pour un échange en duo avec Karine Yoaquim-Pasquier, membre de l’AJAR depuis 2022. Créé en 20212 déjà, l’AJAR a marqué le paysage littéraire romand et a inspiré d’autres collectifs, dont Elen Fern, composé d’anciens membres de l’AJAR.

Comme outre-Sarine les collectifs sont rares, ils suscitent un intérêt grandissant. Pour LITER, c’est une belle opportunité : nous sommes invitées à expliquer ce que nous faisons sur de nombreuses scènes littéraires. Et en même temps, nous sentons que celles-ci n’ont pas été conçues pour nous. À la Literaturhaus de Bâle, nous avons pu venir toutes les trois – pas aux Journées littéraires de Soleure, où j’ai dû parler seule pour LITER. Nous avons quand même partagé le cachet : nous n’avons toujours pas fini de payer notre graphiste. Jusque-là, aucune d’entre nous ne gagne un seul centime. Ça aussi, c’est une réalité de l’écriture collective. L’argent est une denrée rare dans le milieu. Être plusieurs implique de partager le peu de ressources disponibles.

Faire contrepoint

Pour ce texte aussi, j’ai reçu la proposition seule. Quand j’en ai parlé aux autres de LITER, quelqu’un a dit : « il faudrait réfléchir à la façon de traiter ce genre de commandes à l’avenir ». Pouvons-nous refuser d’être divisées ? Ne serait-ce que sur le plan pratique, les commandes comme celles-ci seraient-elles gérables à plusieurs ? Au-delà de l’argent, la planification du temps se conçoit le plus souvent selon un modèle de travail individuel.

À la Literaturhaus de Bâle, lorsque nous avons abordé le fait de s’exprimer seule au nom d’un collectif, une personne du public est intervenue plusieurs fois : « mais si je fais suffisamment confiance aux autres, je me fiche bien d’être moi-même sur scène », disait-elle. Comme si ce qui était en jeu, c’était la représentation de nos propres égos, qui nous tiendraient à cœur malgré le travail collectif. Après plusieurs tentatives ratées, j’ai fini par trouver cette comparaison : « quand une autrice a écrit un livre, on n’invite pas seulement son pied, sa tête ou sa main, on l’invite elle, tout entière ». L’image a paru limpide.

Évidemment, ce parallèle a ses limites. Contrairement au corps d’une autrice, les nôtres sont séparables. Mais de fait, nous écrivons à trois, sous le nom de LITER. Le collectif est plus – ou effectivement, autre chose – que l’addition de trois personnalités, ne serait-ce que sur le plan stylistique. Ensemble, nous voguons au-devant d’autres aventures.

C’est exactement ça, la magie de l’écriture collective : elle permet d’oser plus, de faire plus de bruit, d’être plus folle. D’ailleurs, tous les collectifs que je connais inventent des formes de présentation qui dépassent le format classique des lectures avec un verre d’eau. Ce qui ne peut faire que du bien au milieu littéraire. Et, même si je sais que les budgets sont limités dans les rédactions et l’évènementiel culturel : ces (petites) dépenses supplémentaires vaudraient la peine.