«Une société saine et forte est une société qui sait tenir ses mythes à distance», relève Bernard Comment dans sa préface à Guillaume Tell pour les écoles de Max Frisch. Sommes-nous toutefois plus enclins à une remise en question de nos origines en 2015 qu’en 1971, date de parution du texte, alors accueilli par un scandale ? Car Frisch a eu l’irrévérence de revisiter le mythe fondateur suisse pour en déplacer le point de vue. Dans sa version, ce n’est plus Guillaume Tell, illustre frondeur au joug étranger, qui mène l’histoire. Et effet, l’auteur zurichois lui préfère la perspective du bailli habsbourgeois, traditionnellement ennemi de l’indépendance, et qui tient ici plus du fonctionnaire que de l’oppresseur. Ce «bailli Grisler» se languit de Vienne et peine à comprendre les mœurs rudes et exclusives des habitants uranais, toujours «dans leur bon droit», prétendent-ils. Ce décalage narratif introduit un questionnement aussi ironique que fécond: Tell est déchu de son titre de héros pour incarner l’archétype du repli identitaire de la Suisse, ce petit pays qui revendique sa suffisance et son désintérêt pour le monde. Ce texte, dans sa traduction de Camille Luscher, tend un miroir aux durcissements actuels de la politique étrangère suisse. À lire et à méditer en 2015, année de la célébration controversée des 500 ans de la bataille de Marignan. (ej)