« la fille du vrai / La fiancée de la vie »
Claudine Gaetzi sur La fille de la brume de Damien Murith
Dans le nouveau recueil de Damien Murith, la fille de la brume, qui dit être aussi la fille des tempêtes, de l’orage, du désespoir, du vent, « la fille du vrai / La fiancée de la vie », définit son identité au gré de ses transformations. Elle est à la fois tout et rien, elle qui affirme d’emblée, sans craindre le paradoxe : « Je suis mais je n’existe pas. » Elle s’exprime au présent et à la première personne, elle livre ses émotions, on a la sensation qu’elle existe et agit sous nos yeux, qu’elle est proche de nous.
La fille de la brume s’extasie, se révolte, se désespère, partage ses états d’âme, s’attendrit, s’efforce de nous rasséréner, au moment où elle s’est elle-même enfin apaisée. Damien Murith, après plusieurs récits constitués de courts chapitres en prose décrivant des univers très sombres, a écrit La fille de la brume en vers libres. Dans ce beau recueil, dans lequel les drames ne sont pas écartés, les phrases respirent tandis que le vent souffle sur la brume et que le je trouve la force de « traverse[r] tous les silences », de braver la tourmente et d’émerger de la nuit.
La fille de la brume est créée par le discours poétique. Celui-ci lui donne beaucoup de pouvoirs, dont celui d’être invisible. A-t-elle un corps ? Elle semble être avant tout une voix. Une sensibilité. Une entité flottante, se laissant porter par le vent, parcourant le monde, explorant les confins de l’univers. Elle crie « par-dessus les silences », elle espère des réponses, même si ce à quoi elle aspire, elle ne sait le définir : « Mes yeux cherchent quelque chose que je ne connais pas. »
Comme les rais que la lumière dessinerait en passant à travers des fentes horizontales, l’une des formes qu’elle peut prendre évoque des lignes d’écriture sur une page ; c’est le cas dans ce poème où elle se montre terre à terre, fondue dans la foule, perdue dans la banalité de la vie quotidienne, observant les ambitions humaines et s’efforçant de calmer sa colère :
Comme des persiennes
Ma vie se dessine
En lignes horizontales
Je suis la rue
Où marchent les invisibles
Vies contre vies
Toute humilité bue
Redessinant chaque soir
À bout de voix
Leurs désirs de grandeur
Je m’oblige à n’être jamais apaisée
C’est dans ce déséquilibre
Que se tisse la tendresse
Que se dénoue la colère.
La fille de la brume se désole de la violence, de la noirceur et du chaos qui règnent dans le monde. Elle fait des constats qui l’accablent. Elle préférerait ne rien voir, mais considère que regarder est un devoir. Elle rêve de beauté et de magie, elle voudrait enrayer le système, trouver des remèdes :
Je suis la fille du désespoir
Lourde et froide
Comme un oiseau mort
Je voudrais être aveugle
Mais il faut voir
Et jeter le grain de sable
Dans la mécanique du monde
Secouer la Lune et les étoiles
Récolter des paillettes d’or et d’argent
Et en faire une couverture pour deux.
De nombreuses métaphores font ressentir de manière allusive ce qui préoccupe et révolte la fille de la brume. Elle évoque souvent l’errance, la solitude, la quête d’un lieu où s’abriter, la précarité, l’exil, comme si elle était une âme à la dérive, une migrante en péril :
Il y a de la nuit à traverser
Je la franchis au hasard
D’une bouteille jetée à la mer
Ma détresse ne se compte pas
En larmes versées
Mais en silences.
Même si le je est affecté par différents aspects de la réalité qu’il représente de manière imagée, il se définit comme un être créé par l’écriture, éprouvant un fort désir d’illuminer et d’embellir le monde, mais aussi porté par l’espoir de se retrouver lui-même :
Je suis la fille de l’encre et du papier
Je réinvente
L’éclat du soleil
Un trou de serrure
Par lequel s’enivrer d’enfance
Un rêve de roses
Un ruisseau clair
Qui avec le trop-plein des tempêtes
S’offre pour rire une cascade
Et pour passion
Une lente marche vers moi-même.
La fille de la brume s’adresse à quelqu’un, on ne sait pas qui. Ses injonctions, pleines de douceur, donnent de la force à son discours et montrent qu’elle sait faire preuve d’empathie. Tantôt, elle écoute les plaintes, la souffrance : « Tu dis que seules les ombres demeurent / Que seuls les cris ont une niche / Que dis-tu d’autre encore ? » Tantôt, elle invective un bourreau : « Toi qui ne sais rien / du regret ni des remords / Toi qui bâillonnes là où il faudrait crier ». Elle dénonce l’insensibilité et la cruauté : « Tu tortures comme d’autres / S’amusent avec du sable ». Elle éprouve de la colère, elle se désespère, et finalement elle réussit à inverser son regard, à percevoir la beauté du monde, comme s’il avait été lavé « à grande eau ». Elle imagine alors que tout peut recommencer dans la clarté, l’innocence et la paix. Dans l’avant-dernier poème du recueil, la fille de la brume chante d’une voix claire :
Je suis la fille de la brume
Et je contemple sereine
Un ciel de janvier
Une forêt de novembre
Il fait rose
On dit que là-bas
Un chien a trouvé sa niche
Et qu’à la branche du chêne
Une tempête s’est pendue
Ouvre ta main
J’y vois une ligne de vie
Comme un sillon dans lequel semer
Des pensées nouvelles
Redeviendras-tu
Celle que je connaissais ?
Guéris maintenant
De toutes tes violences.
Le ciel, les astres, l’eau, les nuages, la terre, les arbres, l’herbe, les fleurs, les oiseaux et les animaux sont très présents dans ce recueil. Les thématiques de soif de justice et de paix, d’innocence, de quête d’identité, d’aspiration à la beauté, qui traversent tout le recueil et qui auraient pu paraître trop édifiantes, sont traitées au travers d’images dont le sens à la fois dense et flottant ouvre l’esprit à une forme de rêverie méditative.