À savourer en toute légèreté

Melina Staubitz sur Madame Bœuf de Guy Y. Chevalley

Madame et Monsieur Bœuf aiment la bonne cuisine. Des tendrons de veau moelleux, un émincé à la crème accompagné de haricots fondants, une tarte aux pommes parfaitement symétrique, un magret de canard ou une sauce aux morilles font le sel de leur quotidien. La perspective de croûtes aux champignons les pousse dehors pour une balade en forêt, les pâtes de fruits concoctées par les bonnes sœurs font l’objet unique de leur foi religieuse, une déconvenue culinaire peut marquer critiquement dans leurs souvenirs un voyage tout entier. Les repas rythment leurs journées par ailleurs peu animées, que Guy Chevalley développe en les savourant au gré d’épisodes anecdotiques, enrobant parfois ses mots d’un ton sarcastique. La première partie du roman est ainsi dévolue au trivial et à la routine : pendant quatre-vingt pages, le temps des Bœuf se resserre autour des repas, des petites disputes mesquines et ordinaires, d’une visite à tonton Georges, l’oncle fleuriste homosexuel bien-aimé de Mme Bœuf reposant désormais au cimetière, d’un rendez-vous chez le coiffeur ou avec un « vieux copain », des appels de Delphine, leur fille aînée qu’ils surnomment « Capitaine casse-couilles », des parties de jass hebdomadaires avec les Lädermann, leurs voisins et amis, et des courses dans le même centre commercial, la même boucherie, la même Migros. Guy Chevalley s’amuse à brosser un quotidien que règlent les habitudes et les conventions, joué et rejoué par ses protagonistes comme une pièce de théâtre dont le scénario est suivi à la lettre par ses comédiens. Les parties de cartes en sont particulièrement exemplaires :

Ces dames avaient une manière bien à elles de procéder. Quand une partie terminée en offrait l’occasion, l’une ou l’autre s’inquiétait des soins qu’elle devait encore apporter, qui à son gratin de raves, qui à ses endives au jambon. […] Les maris se récriaient pour la forme, aussi s’accordait-on une ultime partie, la belle, afin de solder les revanches. Puis venait le temps de l’addition, qui faisait elle aussi l’objet de rites propres à cette assemblée. […] Il était souvent difficile de dire qui était le plus en devoir d’inviter, ce qui donnait lieu à des imprécations viriles faussement contrariées de M. Bœuf ou de M. Lädermann.

Les interactions sont tellement réglées qu’elles paraissent presque fausses, recouvertes comme elles le sont d’une couche de clichés qui leur donne un air superficiel. La vie des Bœuf ne semble d’ailleurs tenir que grâce à ces protocoles personnels, filets de sécurité protégeant le couple. Car il y a quelque chose de rassurant dans cette définition bien nette des relations et des échanges. Ainsi,

M. Bœuf avait des «vieux copains», qui ne jouissaient pas du statut d’«amis» dans la hiérarchie que lui et son épouse avaient établie pour leurs relations sociales. Le titre suprême n’avait été octroyé qu’aux Lädermann. Pour une raison que je trouve assez obscure, il n’aurait pas fallu que ceux-ci l’apprissent. Cela faisait partie de la stratégie du couple pour préserver sa vie privée.

On a le sentiment d’une simplicité qui se prend la tête, de règles arbitraires conférant une importance superlative à des choses toutes triviales. Au-dessous de cette surface, bien sûr, il y a une profondeur – mais les Bœuf se préservent d’aller y creuser. Les poncifs jetés à tout va et la connaissance des codes de conduites adaptés à chaque situation et à chaque milieu forment une pellicule protectrice dont ils ont soigneusement recouvert leur intimité et leurs désirs vrais. Chez les Bœuf, on ne se dévoile pas. De la même manière, les « idioties de façade » que constituent leurs disputes les prémunissent contre plus grave.

Précisément : un soir survient une querelle sérieuse autour d’un repas brûlé. M. Bœuf claque la porte et ne rentre pas dormir. Cette volatilisation est la première, et son moment ne pourrait être mieux choisi. Car le lendemain, un train doit emmener les Bœuf à Paris, pour un voyage dont elle rêve depuis des dizaines d’années et dont il a horreur par avance. Elle hésite toute la nuit ; toutefois au matin son caractère triomphaliste de mauvaise perdante la pousse au départ : « Eh bien, mon petit père, si tu crois que tu vas m’avoir aussi facilement, tu te fourres le doigt dans l’œil ! ». Par un concours de circonstances, c’est Francis, le fils des Lädermann, qui la conduit à la gare ; par un hasard, il part avec elle.

La deuxième partie du livre est parisienne et pivotale, autant pour Mme Bœuf que pour son compagnon de voyage. Là-bas, ils se découvrent une amitié franche et tendre l’un pour l’autre, en plus d’y faire chacun une rencontre décisive : Sylviane Bœuf celle de Valéran, un vieux beau qui lui fera visiter son Paris, et Francis celle de Charly, pour qui il décidera de troquer son quotidien de comptable suisse contre une vie d’amour dans la capitale française. Les deux personnages, en quelques jours, se métamorphosent. Alors que le jeune homme complètement timide, engoncé dans le gilet tricoté par sa mère et incapable de passer la porte d’un bar gay, se fait relooker par Valéran et envoie tout valser lorsqu’il rencontre Charly, Mme Bœuf se libère et apprend à s’amuser, au rebours de ce que sa mère sévère lui a enseigné durant son enfance. Peu à peu, « elle se laisse gagner par la ferveur », va même jusqu’à battre des mains ou laisser échapper sans retenue son rire pour exprimer son enthousiasme. Elle s’oublie, n’a cure ni de l’heure ni de son programme, se laisse envahir par la joie, et à la Mme Bœuf qui manipulait pour avoir ce qu’elle voulait succède celle qui se laisse porter ; à la femme pétrie de conventions refusant que ses origines fermières transparaissent, ne voulant paraître ni trop pauvre ni trop riche, n’aspirant qu’à disparaître dans la masse, à la « Sylviane en armure » qui s’est bâti « une intimité digne d’un cellier » et qui tait ses intérêts et ses joies se substitue Nini, la jeune femme que tonton Georges a un temps hébergée et à laquelle il a offert une vie hors de la ferme, qui faisait la fête et qui profitait de son bonheur. Si la vie adulte et la routine ont calmé le goût de l’expérience et la joie facile de Nini, Paris les ravive pour un instant – un instant seulement, car Paris ne peut être qu’une parenthèse, une révolution hors de la réalité. Et la beauté du retour de Mme Bœuf est celle-ci : par choix, elle retourne à l’existence sans mystère, sans débordement d’extase qu’elle s’était déjà choisie il y a de cela des dizaines d’années. Parce qu’elle sait qui elle est, et qui elle aime.

Le roman de Guy Chevalley est un livre simple, qui raconte une vie simple, sans prétention. Il constitue une lecture facile et sympathique, drôle et légère, mais est aussi remarquable dans son traitement de thématiques potentiellement brûlantes, comme l’homosexualité, le rôle de la femme dans le couple ou les écarts entre les classes, qu’il aborde d’une manière vraie, incarnée, intime car à travers le point de vue de Mme Bœuf, dont il ne déborde pas. On apprécie la simplicité à cet endroit, le refus de la théorie pompeuse ou celui de tenir de plus grands discours que le livre ne pourrait contenir, l’acte lui-même un peu révolutionnaire de ne pas faire, aujourd’hui, un livre « engagé ». C’est intelligent, subtil et efficace.

On aime aussi bien sûr Mme Bœuf, son amour de la cuisine partagé avec son mari, son désir de passer inaperçue qui contraste avec son caractère bien trempé, la complexité de son rapport à son oncle, entre gratitude et culpabilité, sa jalousie à peine cachée envers Mina Lädermann, et surtout on se délecte de son refus de « se laisser rouler » qui domine toutes ses actions et toutes ses paroles, qui la pousse à prendre en main les situations compliquées sans se poser de questions.

Une réserve cependant : le choix d’un narrateur à la première personne, affirmant connaître les Bœuf et s’adressant parfois directement au lecteur, ne semble justifié qu’esthétiquement. Il n’apporte rien d’autre qu’une question elle-même stérile quant à l’identité du je qui parle, et laisse un petit goût superficiel sur la langue.

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