Affranchissements

Claudine Gaetzi sur Affranchissements de Muriel Pic

« Il n’est d’art documentaire / sans chant de deuil », écrit Muriel Pic dans Élégies documentaires (Macula, 2016). Dans ce livre, comme dans En regardant le sang des bêtes (Trente-trois morceaux, 2017), texte et images sont agencés afin de construire un propos qui tient de la recherche scientifique, du questionnement philosophique et de la rêverie. Les archives délivrent des informations, elles conservent des traces du passé et ont le pouvoir de réactiver ce qui a disparu ; ce qu’elles révèlent est fragmentaire, et on peut les considérer comme des maillons qu’il serait possible de relier par un travail d’enquête historique, mais aussi par des associations plus libres, c’est-à-dire par un traitement subjectif où imagination et désir jouent un rôle central. Dans cette perspective, l’écriture de Muriel Pic s’apparente à un art du montage. Affranchissements, davantage que les ouvrages précédents, possède une dimension autobiographique explicite, et l’on saisit aussi plus clairement pourquoi l’autrice affirme que son travail avec les documents est lié au deuil.

Lors d’une période de remise en question, elle retrouve, dans le galetas de sa mère, sa collection de timbres commencée à huit ans avec la complicité de son oncle Jim : « C’était au printemps 2017, j’étais dans un profond désordre intérieur et il me semblait que rien ne tenait dans ma vie. Je réfléchissais à la liberté, à la possibilité d’aller au bout d’une volonté, d’un désir surtout. » (63) À l’adolescence, les timbres avaient perdu pour elle tout attrait, les dernières enveloppes envoyées par son oncle entre 1998 et 2001, année de sa mort, n’avaient même pas été ouvertes. Se souvenir, c’est parfois aussi mesurer ce qui manque : « Je suis bien obligée de reconnaître que je ne sais pas grand-chose de Jim. » Faire le récit de la vie de cet homme, la transformer en poèmes, impliquera d’accepter le risque de se tromper et de tromper : « […] tout lecteur doit se résigner à naviguer entre ce que la vérité a de convenu et de sincère le mensonge, et avoir conscience du risque qu’il prend à se laisser leurrer, circonvenir, berner par quelques feuilles de papier qu’on nomme littérature. »

Muriel Pic se donne le droit de « s’emparer » de la vie de son parent, qui était bossu, travaillait comme horticulteur à l’université de Londres et collectionnait les timbres – qui servent à affranchir les lettres. En évoquant leur relation et en se référant à des ouvrages littéraires, des traités scientifiques ainsi qu’en consultant différentes sources matérielles ou virtuelles, et peut-être aussi en inventant un peu, elle réalise un montage de textes et d’images, dans un mélange de rigueur et de fantaisie, car « …[les documents] sont là pour ralentir ou accélérer les embardées de l’imagination, élargir ou condenser les défaillances de la mémoire. Ils donnent des preuves toujours insuffisantes, des dates que l’on ne retiendra que si elles sont des coïncidences partagées par des êtres qui peut-être ne se rencontreront jamais selon les règles de l’espace et du temps. »

Si Affranchissements est en effet, comme le précise le paratexte, un récit, sa structure est rhizomatique, c’est-à-dire que le propos se développe horizontalement, avec d’innombrables bifurcations et ramifications. Philatélie, tuberculose, scoliose, botanique, économie, Leopardi, Gramsci, divination, ésotérisme, culture de fraises, tourisme de masse, hôtel Bellevue, nécessité de travailler pour gagner sa vie, nazisme, Spinoza, héliothérapie, Seconde guerre mondiale, traduction littéraire, Mallarmé enseignant l’anglais, prairie sèche, tous ces sujets, et tant d’autres, entrent dans le récit selon une logique associative dont l’originalité est revendiquée dès l’incipit où l’écrivaine se réfère à un recueil de poésie singulier : « En ouvrant Spring and all de William Carlos Williams, j’ai tout de suite aimé son désordre, sa manière inhabituelle de mettre les choses ensemble. »

Muriel Pic a pour volonté de s’affranchir d’un mode de pensée régi par « les grandes vues générales, les époques, les périodes historiques, et la cohérence de la démonstration ». Elle s’intéresse aux détails, aux réalités apparemment anodines, aux coïncidences, au désordre de la vie, elle est mue par le même « désir de liberté » qui se dégage de Spring and All.

Chacune des six parties qui composent Affranchissements commence par un éloge de l’imagination ; cette faculté offre le moyen de se libérer des « chaînes de conventions et des idées reçues qui aliènent les individus », fournit un accès à « une compréhension vaste et précise du monde », permet d’« affranchir les mots d’un rapport conventionnel avec le réel » et de s’ouvrir à la poésie.

Pour rendre compte du destin de Jim, Muriel Pic recourt tantôt à la prose, tantôt au vers. Ses poèmes ont été rédigés en anglais et en français, entre ces deux langues, dans un va-et-vient de traductions successives. Le choix de l’anglais, qui correspondait à un désir de proximité avec Jim, a été lié à une forme de déréalisation : « De fantôme, Jim est devenu fantasme. » Dès lors, il fascine et obsède l’écrivaine, dans une tension difficile à supporter, qui l’empêche de se concentrer et trouble son sommeil, mais qui est aussi le moteur de l’écriture. Cette tension, peu à peu, s’apaisera, peut-être en découvrant que Jim, jusqu’à ses derniers jours, s’est consacré à la plantation d’une prairie sèche, composée d’un mélange d’herbacées vivaces et de graminées, semées de telle sorte qu’elle fleurisse du printemps à l’automne. Ce « grand œuvre », Muriel Pic ne l’a pas retrouvé aux abords de l’université. Mais elle en a retrouvé la trace grâce à un document, le journal de bord des plantations et floraisons tenu par Jim durant une dizaine d’années, mis entre ses mains par la postière de Bloomsbury qui en était la dépositaire. Affranchissements se conclut par la description du désordre organisé de la prairie sèche qui a un fort lien de parenté avec le désordre imaginatif du récit documentaire tel que le pratique Muriel Pic.

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