Astrophysique cérébrale
Claudine Gaetzi sur Une singularité de Bastien Hauser
Il a terminé ses études, il travaille comme serveur chez Eat & Go dans l’aéroport de Zaventem, il fait souvent la fête avec un groupe d’ami·es. Sans but ni intérêts particuliers, il se laisse vivre au jour le jour. Le 10 avril 2019, il est victime d’un AVC. Il apprend qu’il reste une tache dans son cerveau, un hématome qui devrait se résorber. Quand le médecin éteint l’écran où figurait l’image du scanner, le patient établit aussitôt une analogie entre la trace qui subsiste de son AVC et le cosmos : « La tache reste imprimée sur ma cornée comme une étoile morte depuis des millions d’années. »
Le premier roman de Bastien Hauser raconte les conséquences de cet AVC et les nombreuses péripéties qu’il entraîne. Le récit est construit sous forme journal présenté chronologiquement avec dates et heures précises, dans lequel reviennent souvent des événements antérieurs. Cette technique permet à l’auteur de décrire la vie de son personnage-narrateur, de le situer socialement, et surtout de nous faire entendre sa voix et de nous partager ses angoisses et obsessions. Il lui a donné un nom dont la symbolique est peut-être trop évidente : Abel Fleck. Le prénom biblique évoque une existence précaire, le mot hébreu hèvèl signifiant souffle, vapeur, vanité, tandis que Fleck en allemand veut dire tache.
La langue est fluide, rythmée, parfois oralisante. Elle sonne juste dans le sens où elle est adaptée à l’âge et au caractère du protagoniste principal. Dès les premières pages intervient un lexique renvoyant au cosmos et à l’astrophysique, et on entre peu à peu dans les obsessions et la logique délirante d’Abel.
Cinq jours après son AVC, le 15 avril, le convalescent est épuisé, il souffre de bourdonnements et il craint de subir une nouvelle hémorragie du cerveau. Il est en arrêt de travail et regarde des séries, dans un état second. Le soir du 19 avril, il marche dans une rue, sans se souvenir de comment il y est arrivé. Grâce à des messages sur son téléphone, il comprend s’être mis en route pour retrouver dans un café des ami·es avec lesquel·lles il forme un groupe soudé dont le fonctionnement évoque celui d’un atome avec ses électrons : « On était comme le noyau. Et puis il y avait tous les visages qu’on rencontrait en soirée et qui se greffaient à nous pendant quelques heures, quelques jours, avant de disparaître. » Mais il sent qu’il se détache de ce groupe et, de façon plus générale, de la réalité. Il perçoit son environnement et les personnes qu’il côtoie dans ce qu’il appelle une « réalité comme dédoublée » ; ce qui se passe à l’extérieur résonne et s’agite bizarrement en lui. Il s’inquiète :
Je pourrais me rassurer et me dire que c’est l’alcool, faut pas s’étonner, mais je sais que c’est plus compliqué. Je suis en train de glisser de plus en plus loin à l’intérieur de moi-même, je sens que mes yeux sont sur le point de se retourner, comme hypnotisés par la tache lumineuse au centre de mon cerveau, que plus le bourdonnement s’intensifie, moins je perçois le monde.
Tout le groupe se rend dans une boîte de nuit pour boire et danser. Au petit matin, un inconnu montre à Abel une photo du trou noir M87*. Cette image l’impressionne, elle fait écho à son sentiment d’être de plus en plus déconnecté du monde et absent à lui-même : c’est « le noir du vide », écrit-il.
Le 25 avril, il se réveille « dans une salle sans fenêtres », sans aucun souvenir des jours précédents. Il est là pour des examens médicaux. De retour chez lui, il se rend compte que la première photo d’un trou noir, celle montrée par l’inconnu dans la boîte de nuit, a été réalisée le jour de son AVC. Cette coïncidence le trouble profondément. Il se met à lire sur son ordinateur quantité d’articles sur les trous noirs. Il apprend « qu’au centre de chaque trou noir il y a une singularité et que des trous noirs il y en a tellement qu’on ne sait pas les compter ».
On a compris que sa fascination pour les trous noirs, son angoisse d’anéantissement, correspond à un vide intérieur qu’il ne s’avoue pas à lui-même. Sa fatigue lui permet de prolonger son arrêt de travail. Il n’a aucun projet. Ses liens amicaux semblent davantage tenir aux circonstances qu’à des sentiments ou des désirs de sa part. Durant toute la période où il participe à une vie sociale, il boit énormément, consomme des drogues et ingère des pilules orange qu’il trouve dans ses poches et dont il ignore autant la provenance que les effets. Ensuite il s’isole totalement et se focalise sur l’étude des trous noirs. Ses pensées deviennent de plus en plus irrationnelles. Il note :
Celui qui bascule à l’intérieur [d’un trou noir] disparaît pour de bon.
Généralement, ce n’est pas inquiétant. Le trou noir le plus proche de la Terre se trouve à des millions d’années-lumière. Les risques de basculer à l’intérieur par inadvertance semblent plutôt minces. Mais j’imagine que ce serait très différent si le trou noir le plus proche se trouvait à l’intérieur de moi.
Il est convaincu que la tache qui apparaît sur le scanner de son cerveau est en fait une singularité, un de ces points qui structurent l’espace-temps et « où le monde disparaît ». Il n’en parle à personne, persuadé qu’on ne le croirait pas. Quand son médecin veut lui faire passer un scanner de contrôle, il entre dans une sorte de paranoïa, il craint de devenir un phénomène pour la science, un sujet d’études, un cobaye. Il s’enfuit de l’hôpital, jette son téléphone et ses clés, erre dans la ville pour finalement rentrer chez lui en fracturant la porte et reprendre frénétiquement ses recherches sur internet.
Abel est hanté par l’idée de la disparition. Que devient ce qu’il oublie ? Des traces de ses faits et gestes sont-elles stockées à quelque part, comme les sont nos activités sur l’historique de nos appareils électroniques ? Qu’advient-il de tout ce qui est absorbé par les trous noirs dans l’univers ? Il se met à lire des articles de neurologie : « C’est sûr, le cerveau et le ciel, c’est pareil. » Il ne dort plus, il a épuisé ses réserves de nourriture, et quand enfin ses ami·es frappent à sa porte, il attend qu’ielles soient reparti·es pour disparaître. Ainsi se termine la première partie du roman.
Dans la seconde moitié du roman, les aventures d’Abel reprennent de plus belle. Il se trouve dans un avion, destination Tucson en Arizona, sans savoir ni comment ni pourquoi. Ce qui lui arrive là-bas, alors qu’il a l’impression d’avoir « franchi l’horizon des événements » apparaît comme le reflet inversé de sa vie précédente. Le seul changement est que son angoisse d’avoir un trou noir à l’intérieur de lui s’est transformée en un sentiment de toute puissance.
Si, dans son ensemble, le récit surprend, amuse et captive, on a le sentiment que le ressort narratif du trou de mémoire qui projette Abel dans une situation improbable est surexploité, en particulier dans la deuxième partie. Ce procédé étonne de moins en moins, alors que les circonstances deviennent de plus en plus improbables. Par ailleurs, le roman soulève des questions qu’il laisse, par sa pirouette narrative finale, quelque peu en suspens. Y a-t-il une volonté de critique sociale quant aux perspectives de la jeunesse du début du vingt-unième siècle ? Quel rôle a joué la consommation d’alcool et de drogues dans les angoisses puis le délire d’Abel ? Qu’a-t-on à l’intérieur de soi ? Que peut-on faire lorsqu’on se sent vide ? Comment réagir quand l’oubli efface des pans entiers de notre existence ? Que faire de la peur de disparaître, de mourir ?
Malgré ces réserves, un mélange de drôlerie et de sérieux rend la lecture intéressante et plaisante. Une singularité, en astrophysique comme en littérature, constitue une force d’attraction…