Autobiographie du téléphone

Anne-Lise Delacrétaz sur Au téléphone d’Alain Freudiger

Après avoir retracé la vie du sauteur à ski Matti Nykänen (Le Mauvais Génie, 2020) et dénoncé les dérives de l’entrepreneuriat (Du management et autres chroniques, 2022), Alain Freudiger s’intéresse Au téléphone (2023) en poète de la culture matérielle. Avant lui, d’autres écrivains, et pas des moins célèbres, ont pressenti et exploité le potentiel narratif, poétique ou dramaturgique de cet appareil à priori peu littéraire, dont l’invention remonte à plus d’un siècle.

Dans La Recherche du temps perdu, Marcel Proust associe délibérément l’appel téléphonique à la présence féminine : les demoiselles du téléphone, la grand-mère, Albertine. La Voix humaine (1930) de Jean Cocteau met en scène une femme conversant au téléphone pour la dernière fois avec son amant, dont on n’entend pas les répliques. Francis Ponge célèbre le « petit rocher lourd et noir portant son homard en anicroche » dans Le Parti pris des choses (1942). Le Barthes des Fragments d’un discours amoureux (1977) nous apprend que Freud « n’aimait pas le téléphone, lui qui aimait, cependant, écouter ». Étrangement, François Bon ne décroche pas le combiné dans son Autobiographie des objets (2012), qui tient du vide-grenier intime.

Revenons à l’auteur d’Au téléphone : archiviste radio à la Radio Télévision Suisse et auteur de pièces radiophoniques, Freudiger parcourt, sans pour autant la restituer chronologiquement, l’histoire du téléphone au cours des quarante dernières années, de l’appareil à cadran au téléphone à vitre, « dénomination moins naïve que l’on croit / et peut-être le nom le plus juste du smartphone ».

Avec humour et perspicacité, il interroge le lien, passionnel ou conflictuel, introspectif ou expansif, que nous entretenons avec cet objet du quotidien mettant en jeu nos âmes et nos corps jusqu’à déterminer nos comportements privés et sociaux. En même temps que nos vies, le téléphone raconte la transformation de la société.

Né en 1977, Alain Freudiger appartient à la dernière génération qui a dû « introduire le doigt dans le trou correspondant au chiffre, tourner jusqu’à la butée, laisser le cadran revenir à l’arrêt, introduire le doigt dans le trou correspondant au chiffre suivant, tourner jusqu’à la butée, laisser le disque revenir en arrière, et ainsi de suite » pour composer un numéro. À ce mode d’emploi devenu obsolète répondent souvenirs anciens et expériences récentes, anecdotes historiques et réflexions anthropologique qui font la part belle au jeu sur les mots et les sons (forcément) et filent, à proprement parler, la métaphore :

Et puis sans fil sans filet, tenu par rien, à quoi se relier
au filet de la voix, mince, plus mince qu’autrefois, qui
passe à travers l’appareil, mauvaise retransmission, ici
ou là carrément bloquée, changer d’endroit, le fil ce
n’est plus que toi, ne me détricote pas.

Le téléphone pénètre toutes les sphères, intime, familiale et professionnelle. « Depuis qu’on a le téléphone, on est tout le temps dérangé », s’agace Freudiger. Messages préenregistrés, démarchage, répondeur automatique parasitent les appels décisifs qu’on passe ou qu’on attend, « agité inquiet en colère ». Les textes d’Au téléphone, très courts, en prose et parfois en vers, laissent souvent la page aux trois quarts blanche, comme pour suggérer « les coupures dans le réseau et dans les communications », « la capitulation d’une voix », « le raccrochage au nez », auxquels Freudiger prête une oreille tout aussi attentive qu’aux conversations, profondes ou phatiques, qui se tiennent sous l’emblème du « allô » inaugural.

S’il est un symbole de la modernité et de l’innovation technique, le téléphone est paradoxalement un objet de mémoire qui fait resurgir certains épisode du passé et reconnecte le poète aux différents âges de sa vie : les trois téléphones de la Cure, la bande enregistrée pour les sorties scolaires et la chaîne téléphonique de la classe renvoient à l’enfance ; les cabines téléphoniques, les farces anonymes et les cartes télécom prépayées, à l’adolescence ; les disputes conjugales et les appels vidéos avec les enfants qui « font toutes sortes de grimaces et ne disent rien », à la vie adulte. Une mythologie personnelle se construit par petites touches pudiques et allusives :

Je me souviens d’un temps pénible
où il fallait passer par les parents
pour accéder à la voix aimée
les chaperons avaient disparu
mais le téléphone fixe
nous fixait infailliblement.

À la fonction froide et utilitaire du téléphone, la nostalgie et l’imaginaire ajoutent, sous la plume concise de Freudiger, une dimension affective, anthropologique et littéraire qui déjoue l’obsolescence désormais programmée de l’appareil.

N. B. Pour en savoir plus sur les écrivains et le téléphone, appeler Frédérique Toudoire-Surlapierre (2016), dont l’essai est malicieusement intitulé : Téléphonez-moi. La revanche d’Écho (2016).

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