Avancer coûte que coûte
Giulietta Mottini sur Charloose de Nina Pellegrino
Nina Pellegrino est née à Sion en 1998. Elle mène une vie de petits boulots désorganisés et d’études littéraires – elle est tour à tour fermeuse de barrières de télésièges, réparatrice de bateaux, masseuse, faiseuse de burgers de luxe ou comédienne. « Dire que tout ça c’est né en matant une boule à neige, démoli à la quétiapine, désœuvré comme un prince », c’est ainsi que s’ouvre son premier roman, Charloose, publié aux éditions Cousu Mouche. Le ton est donné.
Le récit commence dans un hôpital psychiatrique en Suisse où séjournent le narrateur et Bertha, sa future « camarade d’infortune » :
Moi je la trouvais fascinante, le genre jolie punk un peu. Elle avait peur du silence alors on a assez vite parlé au fumoir. Qu’elle était là pour dépression crise du quart de vie grosse remise en question phobie sociale immolation presque réussie par le feu et qu’elle galérait avec la bouffe.
Ensemble, ils planifient le projet d’une randonnée de deux mois sur les traces d’Arthur Rimbaud avec pour objectif de visiter sa tombe à Charleville-Mézières. Le personnel médical est enthousiaste et les deux s’en vont, sacs aux dos, prêts pour l’aventure. Le narrateur « cafouille de cures de sevrage en arrêts maladie depuis assez de temps pour plus être attendu nulle part », quant à Bertha, elle « est à l’assurance depuis qu’elle a lâché ses études » et « ça commence à se compter en poignées de mois ».
Sur la route, ils font rapidement la connaissance de Wiebke – une Allemande soixante-huitarde – qui les embarque en van à Stuttgart, où aurait séjourné Rimbaud. Il n’aura pas fallu longtemps pour que le duo dévie de l’itinéraire initial ; ils iront même jusqu’à Berlin où leur acolyte les invite à une « Ostalgie Party », une fête pour les nostalgiques de l’Allemagne de l’Est. La randonnée thérapeutique tombe à l’eau et on comprend vite que le voyage ne se passera pas comme prévu, et c’est tant mieux. Au gré de leurs (més-)aventures, ils rencontreront un chauffeur poids lourd et sa famille, la tenancière d’un kiosque, un cycliste ou encore un jeune couple attendant un bébé. Autant de personnes qui leur offriront l’hospitalité, un repas ou un conseil pour poursuivre leur périple.
D’une manière ou d’une autre, tous les personnages, et en particulier le narrateur et Bertha, sont enlisés dans leur chemin de vie. Ils peinent à changer de trajectoire, tout en ayant le mérite d’avancer coûte que coûte :
Parce que ouais on a encore de la route à faire
Ici ils ont l’air bien immobiles, tous
À danser dans une époque déjà finie
À travers le roman, le thème de la nostalgie est très présent. Ce sentiment que l’on définit comme le regret d’une chose révolue ou que l’on n’a pas connue prend diverses formes : le pèlerinage vers la tombe de Rimbaud, la célébration de la RDA ou encore la déprime de Claire qui « serait comme en pré-partum ». Ce point de tension entre le passé qu’on regrette et l’avenir qu’on peine à construire – avec les changements qu’il comporte et que l’on refuse ou ne parvient pas à accepter – prend une place particulière dans la relation que le duo entretient avec Wiebke.
Wiebke déteste la plainte. C’est bien générationnel ça, votre obsession du moi. Elle dit que c’est rien que de la paresse déguisée. (…) Elle nous explique la Pyramide de l’Individualisme. (…) Le top de la pyramide inversée, ce serait le Moyen Âge. (…) Les troubadours allaient pas donner des interviews à France Inter pour parler de comment c’est esseulant d’écrire. Tout le monde s’en branlait de leur enfance en campagne avec un père absent. On s’en torchait complet, des failles psychiques des chevaliers.
Quelque part entre le troubadour et l’écrivain à France Inter, il y a Rimbaud qui représente si bien la figure du poète telle qu’on la fantasme – touché par le génie, passionné et sans le sou. Il symbolise aussi l’esprit d’aventure, le choix d’une vie anti-bourgeoise et libertaire – du moins c’est ainsi que se présente le mythe que l’autrice n’hésite pas à ébranler à travers le regard de Bertha, tombée en désillusion face à son héros :
Tout le monde le prend pour un furieux pèlerin en fuite par tous les temps, qu’est parti en Abyssinie cramer au soleil et faire sa vie de Mike Horn, mais que dalle ! Il demande qu’on lui envoie des bouquins, il s’ennuie, il trouve tout le monde à chier dans les villages là-bas, il chie sur les gens de Paris qui reconnaissent pas son talent de star montante des lettres (…) Entre chaque grande aventure il revenait pieuter chez sa mère. Tout le temps malade, tout le temps fauché. En fait il change pas trop du profil de petit génie qui écrit des poésies à la con dans le grenier de ses parents et de temps en temps pète une durite et décide de tout lâcher.
Dans ce contexte, l’autrice fait preuve d’une capacité à observer et retranscrire certains archétypes de notre époque, toujours avec une pointe d’humour : « Paraît que maintenant même dans les petits bars de villages profonds ils vendent de la bière sans alcool. Ça en dit long sur l’époque ça. Le temps des poètes murgés à l’absinthe est putain loin. »
Les personnages de Nina Pellegrino sont drôles et attachants. Ils nous permettent la catharsis de nos propres galères, déprimes, incohérences et échecs ; des anti-héros à contre-courant de la société occidentale en quête de performance et de succès. Dans ce livre, il n’est pas pour autant question de vouer un culte à la déprime ou à la débauche mais simplement de montrer la vie sous toutes ses coutures.
Parce que si y’a vraiment un message caché
un truc à comprendre pour
arrêter de galérer à exister
les gens qui étudient Arthur jusqu’à leur
postdoctorat
ils sauraient
ils auraient tout capté
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’élan que contient l’écriture de Nina Pellegrino. On se laisse tout de suite embarquer dans les aventures qu’elle nous raconte. Ceci tient tant aux situations vécues par les personnages qu’à la voix dont l’autrice a doté le narrateur, marquée d’oralité, recourant à des distorsions et contractions de la langue. Nina Pellegrino joue avec la ponctuation et intègre différentes langues : l’allemand, l’anglais mais aussi un lexique suisse romand, de l’argot, des néologismes, des retranscriptions phonétiques d’accents et de chansons. L’autrice a souvent recours à l’ironie et ses personnages sont empreints d’une forte auto-dérision. On rit souvent face au caractère comique de leurs expériences qui nous sont relatées de manière crue et décomplexée. C’est un style d’écriture très imagé – avec un sens incroyable de la formule – qui n’entrave étonnamment pas la lecture, même s’il perd un peu en impact sur la longueur.
Le roman, composé en dix chapitres, alterne entre des passages écrits en prose et d’autres sous forme de poèmes avec de nombreux retours à la ligne. On peut les lire comme des arrêts sur image qui permettent le déroulement d’une pensée ou la description d’un lieu, même si le style est semblable au reste et que le procédé s’apparente parfois à une coquetterie – ou alors à un clin d’œil à un Rimbaud ?
À mesure que l’enjeu de départ – réussir à suivre le programme de la « randonnée thématique » – se résout et que les déboires des personnages ne semblent pas réellement prêter à conséquence, le récit s’essouffle un peu. Alors qu’on est longtemps tenus en haleine, on s’habitue, à force, à ce qu’ils s’en sortent – sans médocs, en désaveu de la clinique et presque sans argent – bien que chaque nouvelle rencontre contienne son charme et ses singularités.
Le récit prend une belle tournure finale – inattendue –, qui a le mérite de permettre aux personnages de prendre un nouveau chemin et de tourner une page. Pour les dire avec les mots de Nina Pellegrino : « Faut savoir revendre ses cartes Pokémon »