Boris, 1985
Arthur Brügger sur Boris, 1985 de Douna Loup
Derrière ce titre sobre – un prénom et une date – se cache le mystère d’une disparition : celle de Boris Weisfeiler, qui s’est volatilisé en janvier 1985 au Chili sous Pinochet, dans des circonstances jamais élucidées. Ce nouveau livre de Douna Loup documente son enquête sur les traces de cet aïeul qu’elle n’a pas connu, à partir d’un souvenir rejailli fugacement lors d’un concert, en janvier 2018, jusqu’à l’écriture du texte, entre 2019 et 2021. Ce sont donc plus de trois ans de recherche, de Boston à Moscou, en passant par le Chili, que l’on retraverse avec elle en deux heures de lecture. Bref et ciselé, ce récit d’une grande densité confirme, si c’était nécessaire, que l’on a affaire ici à l’une des grandes voix francophones de la littérature contemporaine.
« Est-ce que je suis journaliste ? Non, écrivaine. D’habitude j’écris des histoires, des fictions. Cette fois ce sera un récit. » Ces mots, Douna Loup les adressait d’abord à un agent de la police d’investigation chilienne, à Santiago, tandis qu’elle consultait le dossier constitué sur la disparition de son grand-oncle, en avril 2019. Mais à la lecture, ils semblent aussi nous être adressés, comme témoins et compagnons de sa quête de vérité. Au moment d’écrire, elle se les adressait surtout peut-être à elle-même – car la narratrice s’accorde parfois, avec justesse et parcimonie, des pauses autoréflexives sur son œuvre passée et en devenir :
Je n’ai jamais connu Boris.
Mais je vois, à mesure que j’avance sur ses pas,
que depuis mon premier roman où l’on retrouve un homme mort dans la forêt
jusqu’au dernier où une sœur part en quête de son frère inconnu,
il y a souvent la mort qui rôde
ou des disparus et des quêtes.
Je me sens porteuse d’absences, de fausses couches,
de morts cachées
de silence [...]
Malgré cette résurgence de thèmes récurrents, pour la première fois dans l’œuvre de Douna Loup, c’est un je autobiographique qui se livre, mais aussi un je de méthode : celui de l’enquêtrice qui, à la manière de nombreux autres contemporains – on pense par exemple à Patrick Modiano ou à Olivia Rosenthal – refuse ou renonce ici à la fiction pour nous plonger dans les brèches de « tout ce réel », qui constituent les derniers mots du livre. Mais au-delà de la quête sincère de vérité – qu’on soupçonne probablement vouée à l’échec dès le départ – l’entreprise reste puissamment littéraire, car les enjeux du texte le sont pleinement. Comment dire l’absence, comment restituer une vie à partir des miettes qui restent ? Comment raconter lorsque la vérité est inaccessible, parce que ceux qui la détiennent mentent ou se taisent pour toujours ?
Ces questions inextricables, Douna Loup nous les pose en filigrane de ce récit qui mêle sa voix à d’autres, au fil des hypothèses : le récit alterne ainsi avec des extraits d’emails envoyés et reçus, des documents retrouvés et traduits, à l’instar du rapport suspect d’un détective privé peut-être corrompu, ayant enquêté sur la disparition au printemps 1985, pour en conclure, un peu vite, à un accident par noyade. En chapitrant chronologiquement sa recherche, le récit mêle aussi les genres, reprenant tour à tour les codes du journal intime ou du carnet, de la poésie, du roman épistolaire, voire du polar, sans jamais les faire tout à fait siens, pour inventer sa propre grammaire. Même la fiction repoussée à dessein s’invite parfois par effraction, à l’échelle de quelques lignes qui concluent un chapitre :
Il y a des larmes cachées dans ses yeux lorsqu’il quitte Olga et Lev. Ces adieux lui font mal. Ces continents mettent trop de kilomètres entre eux. Boris aimerait tant réduire l’équation.
Si Boris est raconté le plus souvent à la troisième personne, le texte assume parfois le tu pour entrer dans un dialogue plus intime avec cet aïeul dont Douna Loup cherche aussi à se rapprocher :
[...] quoi, tu vas encore partir dans un de ces pays sauvages,
mais qu’est-ce que tu vas y faire ?
Marcher
Mais qu’est-ce que tu vas y chercher ?
La parole est même donnée à Boris directement, dans la transcription d’extraits de son carnet de voyage, conservé précieusement par sa sœur Olga. On y lit alors la sensibilité de cet amoureux de la nature, fasciné par les plus infimes détails, comme ces quelques champignons croisés sur la route, dont un rare spécimen constitue l’unique objet d’une notice quotidienne : « 19-7. J’ai vu un champignon violet. Le chapeau gris-violet, les branchies inférieures violet foncé. »
Cette attention pour les choses infimes raconte l’âme de poète de ce mathématicien de formation : en témoigne aussi sa passion pour quelques vers de Mandelstam, lus d’abord en caractères cyrilliques à travers un email envoyé par Olga à l’autrice. L’impossibilité de déchiffrer ces vers apparait comme une métaphore de la quête de vérité qui fait l’objet du livre : leur traduction sera certes possible, mais elle se fera par étapes, et les versions successives laisseront toujours des absences, des manques, une part inévitable d’interprétation.
À partir de l’impossibilité de retrouver la vérité sur ce passé irrésolu, ce roman est aussi celui d’un vertige métaphysique, le vertige de la vie face aux creux, aux questions en suspens, aux fils coupés, qu’on tente vainement de rattacher à une pelote désespérément absente. Né de cette frustration, et des multiples empêchements qui ont jalonné sa genèse, Boris, 1985 s’achève pourtant et si justement sur un élan vital joyeux : « et je vois comme j’ai été heureuse de me mettre en mouvement jusqu’aux confins du Sud chilien », nous confie Douna Loup, et nous de vouloir lui répondre simplement, le souffle coupé, hébété par cette traversée au moment de la quitter comme elle quittait une dernière alliée à Santiago : Merciiiiii.