Ce que les histoires ouvrent

Julie Milani sur Passage du soir de Léonie Adrover

Dans un bus bondé, la narratrice trentenaire croise le regard d’une femme plus âgée. Approchant l’arrêt Stegstrasse / Rue du Débarcadère d’une ville suisse bilingue, l’inconnue formule une demande implicite. La narratrice accepte d’y répondre et descend du bus avec elle. Ainsi s’amorce une rencontre singulière. Gravement malade, Blanche – l’inconnue – a choisi de se donner la mort deux jours plus tard. Pendant les heures qu’il lui reste, elle confiera à la narratrice un récit dont elle est devenue passeuse. Passage du soir thématise avec sensibilité la mémoire, la puissance des récits, de la transmission orale et ce besoin ancestral de se raconter des histoires pour exister et ainsi, survivre à l’oubli.

Que reste-il d’une vie lorsqu’elle s’achève ? Comment distinguer ce que l'on montre de soi de l'image que les autres construisent de nous ? Ces interrogations constituent le point de départ du premier roman de Léonie Adrover, Passage du soir. L’autrice explique avoir eu envie « de dissocier ce qu’on veut laisser de soi de l’impression que des gens ont pu avoir. » (GRRIF, articles, mars 2025), pour raconter l’histoire de plusieurs personnages liés par un fil invisible ; celui de la mémoire et de la transmission.

« Être oublié, nom de Dieu, c’est comme n’avoir pas existé » s’inquiète Werner. Afin que celle qu’il a tant aimée continue d’exister, il demande à Emiliano de peindre son visage. La matière redonne vie à sa femme et des années plus tard, approchant la mort à son tour, le peintre souhaitera que cette histoire ne disparaisse pas avec lui. Il s’approchera alors de Judith qui, enfant, dévorait les livres dans son atelier, pendant qu’il peignait. Peut-être qu’elle voudra bien écouter la sienne, d’histoire. C’est ainsi que le geste commence, que « le pont sera préservé ». Le peintre contera l’histoire de Werner, le portrait, leur amitié et ajoutera la sienne. Raconter pour vibrer. Transmettre pour faire vivre, encore un peu, les personnes qu’on a aimées. Ces premiers récits posent les fondations d’une chaîne de mémoire. D’autres viendront s’y ajouter, jusqu’à Blanche, jusqu’à la narratrice, qui recueillera cette nuit-là l’histoire d’une lignée choisie, née non du sang mais du lien.

Tu sais, me dit Blanche, en suspendant le récit, je crois que personne n’a vraiment été dupe au fil des transmissions. On sait tous à quel point l’entreprise est dérisoire, mais c’est pour le symbole, tu comprends, pour la paix de celui ou celle qui va vers sa mort.

Avec délicatesse, le roman alterne les espaces et les temporalités, passant du récit-cadre, soit la rencontre de Blanche et de la narratrice, aux récits enchâssés, soit les histoires de vie transmises au fil du temps, dont Blanche est la détentrice. Ce jeu d’allers-retours temporels permet au lectorat de recevoir lui aussi, les récits de vie mais surtout d’en saisir l’impact sur les personnages. D’une part, la rencontre de Blanche suscite chez la narratrice une prise de conscience de sa propre finitude. D’autre part, le fait d’intégrer une histoire qui leur permet de ne pas disparaître des mémoires, suscite chez les protagonistes, un sentiment d’appartenance à une mémoire plus vaste que celle qui leur est propre, une mémoire peuplée de fantômes invisibles. C’est d’ailleurs dès les premières pages du récit que le « je » de Blanche laisse place à un pronom pluriel, marquant ainsi un glissement de l’individuel au collectif : « Je compte sur toi, enfin… on compte sur toi. »

Je ne suis pas certaine que la promesse soit une vraie promesse sur le moment, qu’on mesure ce que ça impliquera et qu’on s’engage véritablement à passer le témoin. Mais au fil du temps, ça prend sens, on se sent moins seul. C’est un phénomène étrange, mais crois-moi : depuis que je fais partie de cette espèce de club, je n’ai plus peur. Je serai sa main. Je comprenais ma sottise d’avoir jusque-là considéré que c’était moi qui rendais service à cette femme.

Léonie Adrover suggère ici, dans une langue sensible, la richesse des liens, des rencontres, de la confiance que les autres nous accordent.

Je sais désormais à quel point cette rencontre a orienté ma propre vie. J’y ai puisé tant de force que je souhaite à chacun d’avoir ses morts à veiller.

En effet, la narratrice, se sent grandie de cette rencontre puisqu’elle tâtonne depuis de nombreuses années entre des études arrêtées puis recommencées et un travail à l’usine. Ce qui lui arrive cette nuit-là insuffle à la narratrice la force d’écrire.

Il m’est arrivé souvent, depuis lors, de douter de ces heures suspendues au ras des flots noirs, de cette nuit lors de laquelle une femme inconnue m’a fait le plus étrange et le plus beau des cadeaux en me confiant un remède contre l’absurde.

Comme sa narratrice, Léonie Adrover a longtemps repoussé son envie d’écrire. En 2019, un problème de santé l’a incitée à se lancer enfin dans ce projet, qui s’est matérialisé avec succès par la publication de son premier roman. (RTS, info, culture, avril 2025).
Si le récit se construit au rythme de la transmission, il explore aussi le thème de la disparition. Celle du corps pour Blanche qui approche de la mort, celle de la mémoire pour la narratrice qui encore jeune, a appris qu’elle souffrait d’un Alzheimer précoce, comme sa mère. Dans l’épreuve, Blanche relate que raconter son histoire et celle des personnes qui la précèdent lui apporte du baume au cœur. Des fragments d’histoires vivront, quand tout le reste s’effacera.

Ce qui manque, c’est l’espoir, en fait, les projets, ce qui est dur c’est l’agenda qui ne sert plus à rien après une certaine date, c’est de ne plus pouvoir laisser son cerveau jouer son rôle d’anticipation permanente, se réjouir, avoir peur, même renoncer aux soucis ça m’a coûté […] il y a la fatigue, les coliques, les diarrhées, les vomissements et puis les brûlures là, à l’entrejambe, c’est irrité, ça démange, ça devient une zone de terreur et de souffrance. Ce n’est déjà plus mon corps. J’ai aimé mon corps, mais je l’ai perdu. Le reste ne sera pas tout à fait perdu, grâce à toi. […] On trinque ? A l’immortalité, ma chère.

Bien que savoir qu’on existe dans un récit peut donner un sentiment d’immortalité, à l’aube de la mort, Blanche s’interroge encore : « A quoi se mesure la grandeur des choses qu’on accomplit ? Est-ce qu’il faut faire progresser la science, s’engager dans une cause, sauver des vies, aider son prochain ou juste se limiter à ne pas l’emmerder ? Créer quelque chose qui reste, une œuvre, une famille, un mouvement ? est-ce qu’une vie humaine, dans toute sa petitesse, n’est pas déjà valable ? »

Malgré les questions existentielles que Blanche apporte au récit, ses paroles peuvent parfois manquer d’authenticité et présenter des maladresses. En effet, écrire une langue parlée demande un vrai travail sur le langage, presque un travail de traduction, de transcription d'une langue orale et nécessite beaucoup d’observation pour sonner juste. Le style oralisant est exigeant et le style dans lequel s'exprime Blanche peut, par moments, empêcher qu’on se laisse porter par le texte, qu’on lui fasse véritablement confiance. Certaines réflexions semblent parfois avoir été intégrées artificiellement à la conversation entre les deux femmes.

Le roman se termine sur une note d’amour du père de la narratrice pour sa fille, une reconnaissance pour sa différence, pour les chemins qu’elle a sillonnés, pour l’exploration de son identité, pour sa volonté, pour sa quête de sens, coûte que coûte, sans jamais abandonner.

Tu sais, je ne te l’ai jamais dit, mais tu as bien fait de ne pas toujours écouter tes vieux parents. On avait tellement peur pour toi. Tu mènes ta barque à ta façon qui n’est pas la mienne, mais ce n’est pas non plus ma barque. Et je constate que tu flottes, là où j’aurais peut-être coulé. […] Écris encore, ma fille, écris tout.

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