Dans les méandres d’un système politico-juridique
Alice Bottarelli sur Une Suisse au noir d’Isabelle Flükiger
Tout commence lorsque la narratrice apprend qu’une de ses amies engage une nounou sans-papiers pour s’occuper de ses enfants. Or, Gloria est déclarée à l’assurance maladie et paie ses cotisations AVS – dont elle ne pourra pas profiter à sa retraite si elle demeure « illégale ». C’est au travers de ce début d’histoire qu’Isabelle Flükiger soulève un bout du tapis, de cet immense tapis gris qui recouvre de tout son poids une réalité problématique et presque impossible à saisir, celle des 100'000 à 200'000 personnes qui vivent illégalement en Suisse tout en y travaillant et en participant à l’économie du pays. Une réalité gênante qui profite aux riches ainsi qu’à toute une chaîne d’individus et d’entreprises exploitant ces personnes acculées dans des impasses administratives.
Car « Gloria a bien des papiers, ce ne sont juste pas les bons. » Des liasses d’attestations, de formulaires et de lettres officielles minutieusement rangées dans un classeur fédéral, où se déploie une existence, où se cachent des tragédies et où se potentialise une libération. Dans ce classeur, Gloria accumule les preuves de son parcours en Suisse, une trajectoire de travailleuse persévérante et volontaire, qui ne se laissera pas abattre par les humiliations – humaines aussi bien qu’administratives. Dans ce classeur, elle thésaurise les arguments, chiffrés et officialisés, qui lui permettront d’obtenir sa régularisation, de faire venir ses enfants en Suisse et d’y vivre désormais en citoyenne reconnue. Et dans ce classeur, la narratrice pourra entrevoir les traces d’une vie dans les marges, une vie semi-clandestine où les choix sont rares et les soutiens encore plus :
Des sans-papiers qui cotisent à l’AVS et au deuxième pilier, qui sont couverts par l’assurance maladie. Des sans-papiers engagés par des gens fortunés qui ne veulent ni les assurer, ni les aider. Des autorités et des gens dont le droit est le métier et qui ne suivent pas la loi.
En m’offrant son histoire, Gloria venait de lever le rideau sur une Suisse que je ne connaissais pas.
Gloria vient du Cameroun où elle a dû laisser ses deux enfants à sa sœur pour fuir un compagnon violent. À son arrivée en Suisse, « on l’a directement placée chez une maquerelle », mais elle pleure tellement que sa détresse finit par infléchir son destin dans une autre direction : la garde d’enfants aux domiciles des particuliers. Ses employeurs, et surtout ses employeuses, ne sont pas plus tendres que la proxénète, et Gloria subit aussi bien des violences de classe que des violences genrées, aussi bien des insultes que des coups et, surtout, un immense déni de ses droits humains fondamentaux. Comme nous le montre Isabelle Flükiger au fil du récit, la loi suisse est pleine de contradictions, obligeant toute personne qui habite sur le territoire à s’assurer, tout en interdisant par la pratique aux sans-papiers de le faire.
Mais Gloria n’est qu’un exemple parmi d’autres. Gloria n’est qu’une fiction, une illustration. Un personnage semi-inventé qui permet à l’autrice de nous dévoiler les dessous du système, ses hypocrisies et ses ambivalences si manifestes qu’on peine à croire qu’elles ne soient pas voulues. Romancer l’enquête journalistique permet ainsi de la rendre plus prégnante, plus mémorable, plus compréhensible car exemplifiée. La démarche est donc didactique, mais pas seulement. Entremêler l’éclaircissement des textes de loi et des actions politiques avec les histoires individuelles des exploitées et des laissés-pour-compte permet de créer l’empathie. Avec subtilité et intelligence, Isabelle Flükiger donne une dimension incarnée, concrète, vécue à ce labyrinthe administrativo-légal inextricable et (quasi) inexplicable.
Après Gloria, c’est Mohammed que l’on suit, cette fois sur les chantiers. Immigré marocain s’étant vu refuser l’asile politique, le tout jeune adulte travaille à la dure pour un salaire de misère, tente comme il peut de s’extirper d’un interrogatoire de police puis d’un contrôle de l’inspectorat des chantiers. Il s’en tire avec des jours-amendes avec sursis, l’étiquette menaçante de « primo-délinquant » et une mauvaise chute entraînant une bursite de l’épaule. Quel est le pire mal pour un travailleur illégal : l’inflammation d’une articulation ou celle d’un casier judiciaire ? Trouver un autre job, se planquer, faire profil bas, appeler au secours une amoureuse que son statut de fille de propriétaire-entrepreneur interdit de s’abaisser à héberger un réfugié… De galère en galère, Mohammed apprend la vie, oublie l’amour de Zoé, perd ses fossettes et sa fraîche jeunesse. Lorsque la narratrice le retrouve à la fin de son enquête, elle le décrit portant « des habits de marque et une montre de luxe au poignet », signe qu’il a fini par grimper l’échelle sociale ou, du moins, souhaite le faire croire.
Gloria, Mohammed, mais aussi le grand entrepreneur Marc Perriard de Perriard SA, le petit patron Antoine Marty de « Peinture Marty depuis trois générations » et tant d’autres personnages secondaires aux traits rapidement esquissés permettent à Isabelle Flükiger de nous inviter dans des mondes qui font mine de ne pas se toucher, tout en s’inscrivant dans une interdépendance féroce et cruelle. Car le riche entrepreneur impose ses prix, le petit patron subit la concurrence tout en s’allouant de jolies marges lorsqu’il sous-traite, et le sous-traitant se voit (ou se croit !) contraint d’engager des illégaux non déclarés pour rentrer dans ses frais… Un engrenage infernal qui permet à Perriard SA de construire ses cinq villas de luxe à Riaz pour des prix qui défient la raison !
Cette logique a un prix. Un prix que ne paieront ni les employeurs, ni les assureurs, mais la collectivité. Nos communes, nos hôpitaux, nos impôts. On paiera pour que ceux qui engrangent les bénéfices n’aient pas à le faire.
Et si elle était là, la cohérence ?
Au fil du livre, l’autrice thématise souvent son processus d’écriture, ses choix génériques, à cheval entre le roman et le récit d’enquête : « car j’ai des dizaines de versions de ce texte, des versions où Mohammed s’appelle Altin et vient du Kosovo, d’autres où Zoé [son amoureuse suisse, ultra-privilégiée et en partie aveugle à son sort] l’aime coûte que coûte… parce que mes personnages ne sont qu’un prétexte à dire la loi, ses aléas, ce qu’elle fait de nous ». Ces interventions sont originales et pertinentes ; cependant, elles m’ont parfois laissée sur ma faim. Si Mohammed n’est qu’un « prétexte », s’il aurait pu s’appeler autrement et venir d’ailleurs, pourquoi l’écrivaine a-t-elle choisi ce prénom, cette origine, ces caractéristiques physiques et ces traits de personnalité ? Pourquoi par moments nous laisse-t-elle entendre qu’elle l’a rencontré, et parfois inventé ? Le brouillage des genres et du pacte de lecture (notamment autour de la distinction entre fiction et non-fiction) menace par moments de desservir notre possibilité d’immersion dans le texte. Le procédé est intéressant, avec le risque de nous éloigner à la fois de la croyance en la réalité des faits décrits (pourquoi adhérer à la réalité de personnages interchangeables et inventés ?) et de l’adhésion fictionnelle (si nous sortons du récit trop souvent, les fils de la narration apparaissent et les personnages peuvent nous sembler illustratifs, artificiels voire instrumentalisés, plutôt qu’autonomes et dotés d’une vie propre). Le pari est donc délicat et, de ce fait, intrigant : la posture déontologique de la narratrice nourrit la réflexion, invite à prendre de la distance et à s’interroger sur ses propres biais, idées reçues et capacités d’empathie.
Dans Une Suisse au noir, Isabelle Flükiger parvient, au fil d’une investigation exigeante et déboussolante de complexité, à rendre compte des zones grises, des ambiguïtés légales fort utiles à certains, des intérêts respectifs et des magouilles souterraines qui permettent à tout un petit monde de s’enrichir de la précarité d’autrui. Car c’est ainsi que toute une société peut se construire sur une fiction nationale aussi brillante que la coupole du Palais fédéral un beau jour d’été…