Danses libératrices

David Gilomen sur La danse des pères de Max Lobe

Lors d’une soirée douce, Benjamin Müller, danseur originaire du Cameroun proche de la quarantaine, ouvre sa fenêtre donnant sur le quartier de la Jonction à Genève et « sur le souvenir ». Au fil des pointes et des ronds de jambe qu’il exécute, il revit les veillées de son enfance quand il écoutait les histoires de son « pâ de pâ », « ses éclats de rire gras, sa gouaille de conteur, son timbre grinçant » en le regardant « comme un admirateur devant son étoile ». Cependant la tendresse est vite contrebalancée par une homophobie violente, raison de son isolement en Suisse. Une longue introspection commence alors pour retracer deux parcours d’affirmation face à ceux qui « dénie[nt] l’humanité en nous » : celui de ses aïeux face à « la chose blanche » et le sien pour vivre en tant qu’homosexuel.

La remémoration des récits de la lutte pour l’indépendance, que le père Kundè Di Gwet Njé, le « Lion guerrier », raconte « bien calé dans son fauteuil du chef de famille », révèle les horreurs de la guerre d’indépendance et les injustices sociales de l’histoire néocoloniale du Cameroun. Enfant, Kundè a été éduqué comme « petit guetteur de l’indépendance » par son grand-père Wolfgang, né « en 1900-avant-hier » et exposé très jeune à la violence coloniale par la vision de cadavres d’hommes noirs pendus à des arbres sous l’occupation des « Jamans ». Mais c’est ensuite « sous les balles des Frenchy », contre lesquels il se battait, que Wolfgang est mort, tout comme la figure de l’indépendance Um Nyobè, dont les mots « refusaient de mourir » dans le nouveau pays « chien-dépendant ». Cette période durant laquelle il a étudié chez ses « frères nkassa d’Algérie » grâce à une bourse du premier président Ahidjo, « marionnette » de de Gaulle, le père la raconte autant avec son corps qui danse le funky-makossa qu’avec ses mots. C’est que la musique était une manière de résister et de s’affirmer :

Aaah les enfants, qu’il s’écrie, c’estàdire que le funky-kossa-kossa, c’était une attitude, tout un état d’esprit, I feel Good de James Brown, Manu Dibango, Miriam Makeba, la musique comme une communauté de destin pour tous les Noirs, de Salvador à Accra, de Brazza à Paris ou de Kinshasa à New York. Eh oui, fallait nous voir funky-kossa, nous dansions pour faire face à la terreur de la chose blanche.

Mais après son retour la colère grandit et il passe de nombreuses soirées à « critiquer La démarche bancale du pays » en buvant des « Castel Beer ». Dans ces moments d’amertume, il adresse des reproches à sa femme Estah Minlah qui, en plus d’avoir affiché un portrait du deuxième président Paul Biya, critiqué notamment pour corruption et manque de démocratie, car elle croit en ses promesses « qui n’engagent que celles qui tombent dedans », a éduqué trop sensiblement son fils. C’est que le père amalgame :

Je pense qu’il voyait quelque chose en moi, un truc dont il voulait préserver sa famille, son sang. Et j’ignore comment, mais quand cette chose-là tombait en plein milieu d’une dispute politique, mon père retroussait ses lèvres de dédain et, imprégné d’une colère mêlée de désarroi, il s’indignait : C’estàdire que ces gens-là qui nous dirigent ont donné leur derrière à la chose blanche comme on vend son âme au diable : Oooh, voici ça, abeg, cassez-moi le trou.

Quand l’homosexualité de Benjamin est accidentellement révélée, Kundè le rejette complètement et ce n’est que 15 ans après son décès qu’il s’excuse en venant visiter en rêve un cousin réfugié politique à Genève, pour lui demander d’aller dire à son fils qu’il l’aime. Cet oncle raconte aussi sa propre histoire : il a caché ses origines ethniques pour faire partie de la « délégation pestilentielle » du président Ahidjo, ce qui lui a permis d’avoir une qualité de vie inaccessible autrement.

Après avoir fermé sa fenêtre, Benjamin s’observe dans son miroir et y voit son père : « ça-là c’est tes joues, là, tes fossettes, tes petits yeux rieurs, ton sourire, tout et tout, mais de bleu !, quelle salade de sandales ! ». Il ne veut pas lui ressembler mais « est-ce qu’un lion pond un chaton ? ». Dans la « boule à facettes » que représente l’héritage familial, ce sont l’allègre résistance des corps dansants et l’insoumission qui se reflètent dans l’affirmation de soi de Benjamin face au rejet et à l’humiliation.

Dans son enfance, l’insulte ne se limitait de loin pas au cercle familial. Lui qui « courait comme une femme » était traité de « neuf mois pour rien », de « si-la-mère avait su ! » et de « pédé ». Protégé par sa mère – « ne dis plus jamais ça à mon fils, tu m’entends » – il ne s’est pas laissé faire et est d’abord devenu un « insulteur de talent » pour répondre à la moquerie par la moquerie. Puis, petit à petit, aidé après son arrivée à Genève par d’autres figures féminines, Miss Park et Miss Okonko qui l’ont encouragé à devenir danseur et lui ont conseillé de nombreuses lectures – « You just read ! Lis Baldwin, Fanon, Angela Davis ! lis toute ton histoire » – il a appris à se construire face aux « rires baveux qui décorent [s]es cauchemars et la couronne d’insultes qui creuse [s]on crâne ». Alors que son grand-père se battait physiquement, que son père retournait l’humiliation qu’il ressentait contre son fils et que son oncle feignait d’être un autre pour mieux vivre, Benjamin incarne sa lutte et brille « comme une étoile » à l’image du danseur dont il a affiché un portrait chez lui : « Something like power, you know, de la puissance et de la grâce, tout ça coulait du corps d’Arthur [Mitchell], comme de source, une évidence. »

Ce pouvoir émane autant du corps du narrateur que de l’écriture créative, intelligente, toujours fluide et subtile de Max Lobe. En effet, en se nourrissant de nombreuses langues, de leurs variations autant géographiques (notamment de nombreuses tournures et expression de français camerounais mais aussi romand) que sociales, et en jouant des possibilités et combinaisons infinies offertes par la langue orale et écrite, Lobe développe ce qu’Edouard Glissant, dans Introduction à une poétique du divers, appelait un langage et désignait comme « le rapport aux mots qu’on construit en matière de littérature et de poésie ». Tout comme son personnage accède à ce qui paraît parfois impossible – « ce qui m’intéresse, moi, c’est comment qu’on peut avoir accès à tel ou tel job, comment avoir accès à cet appartement, comment m’envoler librement dans la rue, sans que ni le battement de mes ailes, ni le reflet de ma peau au soleil, que rien de tout cela ne soit un obstacle sur ma voie » – en se rappropriant son corps, Lobe défait les aliénations et dominations en réinventant le français. Ainsi, son écriture transcende la résignation passive ou les critiques infructueuses face aux injustices dont témoignent plusieurs de ses personnages et que d’autres dénoncent, car un langage, comme le rappelle Patrick Chamoiseau dans Que peut littérature quand elle ne peut ?, « enlève à la langue ses utilités prosaïques, lui offre une envolée vers l’impensable ».

Par ailleurs, en emmêlant et démêlant ces combats contre différentes formes de violences sociales, Lobe met en lumière les mécanismes communs, autant politiques que moraux, qui les permettent – cela se rapproche à notre sens de ce que le sociologue Didier Eribon, en analysant l’œuvre de Genet dans Une morale du minoritaire, appelait une « isotopie sociale des exclusions ».

Le dernier chapitre de La danse des pères se déroulant en 2025 – année d’élections présidentielles au Cameroun lors desquelles Paul Biya pourrait s’accrocher « à son trône pour un énième septennat » et période où l’on voit les politiciens de plusieurs pays prendre des mesures de plus en plus extrêmes à l’égard des communautés LGBTQI+ – ce roman appartient à la littérature utile. En effet, il est une invitation à dépasser les polarisations sociales non pas pour changer ou diviser les individus, mais pour déconstruire, par une lutte incarnée, douce et subtile, les mécanismes sociaux qui les oppressent. Ainsi, après son parcours introspectif, Benjamin sort de son appartement et c’est le monde autour de lui qui a changé : « Dehors, le jour se lève, tout nouveau sur mon visage. »

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