« Petites voix » de vies silencieuses

Valeria Versari sur Carnets d'une veilleuse de Pierrine Poget

Rédigé par Pierrine Poget, Carnets d’une veilleuse (2024) est le troisième ouvrage de la collection archVives de MētisPresses. L’autrice débute son travail en découvrant de petits carnets bleus aux Archives d’État de Genève. Écrits par Sœur Lucy, la « sœur principale » envoyée par la Maison des Diaconesses de Berne à l’Hôpital de Loëx entre 1952 et 1955, ces carnets contiennent des notes quotidiennes destinées à informer les autres soignants et la directrice de l’institution : paroles des patients, événements de la journée, observations médicales ou anecdotes diverses sur la vie à l’hôpital. Bien que factuelles et simples – souvent sans démonstratifs ni verbes conjugués – ces notes témoignent d’un monde en marge que la plupart préfère oublier : celui des malades chroniques venus passer leurs jours dans cet établissement isolé, réputé pour être un lieu où l’on va mourir.

Ce qui commence comme une exploration archivistique devient rapidement une expérience personnelle et littéraire pour Poget. Peu à peu, la curiosité se transforme en une véritable implication, entamant un dialogue entre l’autrice et les écrits de Sœur Lucy. Entre la langue sobre et fonctionnelle de la veilleuse et la plume poétique de Poget se crée une conversation intime et riche de sens. L’autrice ne se contente pas de retranscrire : elle interprète, révèle, et redonne vie à cet univers délaissé, et au « regard » fragmenté de la sœur principale. Elle est attentive aux caractéristiques de son style, à sa manière de construire les phrases et à son usage particulier des guillemets. En découvrant que « la lecture engage au même titre que la vie », elle explore le pouvoir de ces simples fragments, donnant à chaque mot choisi un poids important. En effet, la lecture ici n’est pas un simple acte intellectuel, mais engage pleinement l’individu : elle devient une forme de soin à part entière, comme le sont les gestes de la veilleuse, en redonnant vie et dignité à ces fragments de vies oubliées.

Au cœur de cette œuvre réside ainsi un questionnement profond sur la mémoire, l’oubli et la valeur des vies ordinaires. Les patients et soignants que Sœur Lucy décrit, simples noms – ou plutôt simples initiales – ou événements sur papier, prennent corps au fil des pages. Pierrine Poget se donne pour mission de légitimer leur existence : à travers ces traces modestes, elle réaffirme leur humanité et leur place dans l’histoire, le point culminant étant sa visite à l'hôpital et ses recherches approfondies pour trouver une trace de l’existence de Sœur Lucy en dehors de ses carnets. Cette quête, empreinte de respect et d’empathie, confère au livre une dimension universelle : qu’advient-il de ceux qui vivent et meurent dans l’ombre ? Comment préserver leur mémoire ?

Le bâtiment lui-même, l’Hôpital de Loëx, devient un personnage à part entière. Cet asile est situé dans le canton de Genève, dans un lieu écarté, hors du monde : « comme dans les contes, on aborde l’Asile par erreur, mauvais aiguillage, mauvaise compréhension des besoins ». À travers les notes de Sœur Lucy, l’ambiance de cet endroit mystérieux se dévoile : une atmosphère chargée de souffrance mais aussi habitée par la résilience, malgré le désengagement du monde extérieur et des « frontières invisibles » qui le séparent du reste du monde. Comme Poget l’écrit, « Loin du tumulte de la ville, Loëx s’ouvre à toutes les blessures... privées de forces ou de liens, de sécurité, de moyens et de “perspectives d’avenir”. » Ce contexte renforce l’idée que même dans l’isolement le plus profond, des vies méritent d’être racontées.

L’écriture de Poget, à la fois simple et puissante, parvient à donner aux phrases sans prétention de Sœur Lucie une profondeur particulière, capturant la beauté des instants les plus ordinaires en leur insufflant de la curiosité et de l'intérêt tout nouveaux. Malgré les difficultés et les événements douloureux, il y a toujours de la douceur dans les écrits de la veilleuse. Une douceur qui n’échappe pas à Poget : « Il est fréquent de désigner par “maison” un établissement de soin, mais dans votre bouche le mot évoque la maisonnée, le sens un peu perdu de famille. L’Asile est votre foyer ».

Cette attention aux détails et à la beauté cachée des gestes quotidiens prépare le terrain pour une réflexion plus large sur le soin, l’attention portée à autrui et les petites connexions humaines. Ce n’est pas seulement l’écriture de l’autrice qui illumine ces vies oubliées, mais aussi le regard qu’elle porte sur ces moments qui, à leur manière, façonnent l’existence des personnes vivant dans l’ombre. Dans ce monde où l’autre prend « corps et âme », Poget révèle l’importance des petits gestes, des paroles échangées et des vies croisées. Ce regard à la fois tendre et lucide confère au livre une profondeur qui résonne bien au-delà de ses pages, et qui s’étend bien au-delà de Loëx, devenant une méditation sur les « subtils équilibres du vivant », menacés par des choix humains égoïstes et destructeurs.

Cet ouvrage s’inscrit dans l’ambition plus large de la collection archVives de MētisPresses: transmettre de nouveaux héritages et mettre en valeur des écrits personnels souvent ignorés. Ce livre, à la croisée de l’histoire, de la littérature et du témoignage, est une œuvre essentielle pour quiconque souhaite comprendre l’importance de ces « petites voix » dans la construction de notre mémoire collective. Pour les lecteurs qui s’intéressent aux récits intimes, à la mémoire et à la littérature du quotidien, Carnets d’une veilleuse est une lecture à la fois sobre et profondément marquante.

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