Déambulation claudicante
Giulietta Mottini sur que j'étais des cailloux de Vincent Annen
Après son premier recueil de poèmes, nous était un village, Vincent Annen publie que j’étais des cailloux. Ce recueil est composé de six chapitres – chacun portant un titre dont la teinte imprègne les poèmes qui suivent – comme six étapes d’un parcours qui ne suit ni tracé ni itinéraire prévu d’avance. Un parcours tel une déambulation claudicante, une errance sans but si ce n’est celui d’éprouver les sensations qu’elle procure, l’envie de se laisser aller – même si « aller devient un verbe trouble » – se laisser toucher et atteindre par l’en-dehors, au risque des détours qu’on empruntera.
quitte à perdre mes nords
quitte à perdre du temps
qu’importe ne voulant
rien trouver, mais chercher
Écrit en vers libres, que j’étais des cailloux se lit à la fois dans l’unité de chaque poème et dans le lien invisible – tantôt net tantôt brumeux – qui relie le premier au dernier poème. On sent à la fois le temps dilaté et investi de chacun et celui, en marche, qui les traverse. On salue les nombreuses fulgurances poétiques et le mouvement singulier et déroutant du texte qui esquisse avec délicatesse la tension entre recherche de quiétude et chaos.
tout un monde pour disparaître
c’est bien trop peuje fais semblant de m’égarer
une minute encore, qu’importe
notre refuge
ne peut être que tumulte
Par le cheminent lent et irrégulier des poèmes, on s’enfonce dans la nature et on voit l’humain se confondre au minéral – cailloux, sable au fond du lac, diamants stupides –, au végétal – arbres, monts et hautes herbes – et à l’animal. Cette hybridation des êtres et matières est un motif central particulièrement réussi.
racines à tempe les vertèbres ensevelies
le lierre me tisse au torse
un tenace chandail
digérant
peu
à
peu
mes propres certitudes
je deviens minéralde nuit, tremblant
le front sué, je suis
l’animal penché chassant sa propre soif
Les sensations que l’on éprouve sont avant tout suscitées par le langage créé. Celui-ci pulse la marche au rythme des contractions syntaxiques, des allitérations et des rimes – en d’autres termes des éléments musicaux – auxquels l’auteur accorde une attention particulière. C’est un jeu perpétuel, voire une confrontation, entre sonorités et sens. Car on ne saurait affirmer que le sens a été complètement écarté, au contraire il est limpide dans certains poèmes ou nous parvient par bribes dans d’autres, s’éclaircissant à mesure de relectures. Il arrive aussi que le mystère du sens perdure et que l’on reste avec un flou qui crée une sensation diffuse intéressante. D’autres fois, l’accumulation de métaphores et la distorsion du langage est telle que l’on reste en dehors du texte.
pas loin un moteur
détrousse les arbres
le soleil supplié par les citrons
leurs cris déplacent le chemin
balayant son tracé de grands coups de rameaux
Peut-être que le recueil aurait gagné à marquer davantage certains contrastes et à être écrit, par endroits, dans un style plus direct, avec des ruptures de rythmes plus fortes, car malgré la richesse du jeu entre sonorités et sens, ou parfois à cause du flou que ce jeu crée, du sentiment hypnotique d’irréalité qu’il engendre, il arrive qu’on entre dans un léger état de somnolence.
On mentionnera encore les quelques ogres et monstres qu’on a aimé voir s’immiscer et qu’on aurait eu plaisir à voir davantage ou de plus près. En effet, l’orge qui chemine dans le premier poème du recueil crée l’attente d’un univers de conte qui reste finalement en marge du texte. Or, les « nous » et « je » qui le traversent et englobent les trois règnes – animal, végétal et minéral – auraient pu s’ouvrir encore plus à celui des contes merveilleux ou fantastiques et en présenter une teinte plus assumée, offrant un contraste plus fort avec le reste des poèmes.
Dans le poème qui donne son titre au recueil, le « je » interroge le pacte qui le lie aux lecteurices, ainsi que les pouvoirs performatifs du langage :
nom prénom, âge
dedans la brume des grands yeux
qui clignent comme des bougeoirs et braqués sur mon corps
consument se consument et m’interrogent
je vous ai dit que j’étais des cailloux, vous ne me croyez pas
comment pourrais-je alors
tinter dans votre paume
ricocher sur les flaques
divertir vos regards en me laissant jongler
Quelle est l’identité du « je » qui s’exprime ? Et des « nous » qui apparaissent à différents endroits du recueil, au fil des poèmes ? Sont-ils humains, végétaux ou minéraux ? Uniques ou multiples ? Ils nous entraînent et nous déroutent, par la force du langage poétique.