Dénoncer le conformisme trop bien-pensant
Arthur Brügger sur Les petites musiques de Roland Buti
– La liberté, ça n’existe pas.
– Bien d’accord avec vous.
– Nous avons un destin. On doit faire ce qu’on peut avec ce qu’on a. Et pas plus.
– Je le dis souvent : c’est comme dans une boîte à musique. Chaque pièce à sa place et...
– Si chacun fait ce qu’il doit faire, la mélodie devient harmonieuse...
(p. 83)
Cette petite musique, nous l’avons tous déjà entendue, comme une rengaine entêtante, insidieuse et insupportable. C’est pour en révéler les rouages, sans doute, et la triste persistance, que Roland Buti la laisse apparaître au détour d’une page de son dernier roman qui relate l’histoire d’une famille au milieu du vingtième siècle, dans la commune suisse de Sainte-Croix. Ce dialogue, mille fois répété, est cette fois-ci interprété par l’épicier du village et une cliente, à propos des événements de Mai 68 ; Ivo et sa belle-mère Máša l’entendent d’une oreille, avant de rentrer chez eux, leurs courses faites. L’un et l’autre se sentent à l’étroit dans ce monde étriqué fait de règles à suivre et de conduites à adopter. Ils essaient d’y (sur)vivre tant bien que mal, tout comme le père de famille, Rocca, émigré italien qui a su petit à petit se faire remarquer par la direction de la fabrique de caméra Bolex dans laquelle il travaille à perfectionner le modèle H16, réputé mondialement.
Si tous les trois tentent de s’adapter, tant bien que mal, à cette vie helvétique, la petite dernière de la famille, Jana, ne saurait s’y résoudre : quand son maître d’école la réprimande violemment, elle le défie du regard ; quand ses camarades l’insultent, elle leur plante le doigt au fond des narines. Révoltée et indocile, cette amoureuse de la nature refuse de se conformer. Elle ne se sent épanouie que lorsqu’elle court les pâturages et se plonge dans les sous-bois, seule ou avec son grand frère. En marge des rues toute droite de la « petite cité » industrielle en plein essor, Ivo et Jana passent ainsi leur enfance et leur adolescence dans les alpages et les forêts, rêvant d’un retour à la vie sauvage. Ils y emmènent parfois des petites boîtes à musique fabriquées par l’usine dans laquelle travaille Máša :
Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait des lamelles de métal qui vibraient. (p. 24)
Dans les pâturages, Jana sert de guide et d’arpenteuse à son aîné qui la suit, avec émerveillement et fascination pour sa liberté sans limite. Les voilà qui se couchent dans une fourmilière pour se laisser envahir par la sensation des petites bêtes grouillantes sur leur peau, se glissant dans leurs orifices ; ils goûtent à ce lâcher-prise.
Roland Buti raconte dans une langue fine et sensible l’histoire des membres de cette famille, tiraillés par leur désir d’émancipation et la nécessité de rentrer dans le rang. Le récit alterne entre des descriptions pleines de douceur de ces échappées en pleine nature, dans lequel le style se fait ample et sensuel, et des scènes plus arides, restitués avec toute la sécheresse nécessaire. Envoyée de force dans une maison de rééducation en Suisse allemande, au mitan de son adolescence, Jana raconte ainsi à son frère au moment de le retrouver toute la violence de cet internement, dans quelques pages bouleversantes :
Ils font tout pour que les prisonnières se sentent faites de morceaux qui ne vont plus ensemble. Rien n’est harmonieux. Dans une cellule de huit mètres carrés, rien n’est là pour faire plaisir. Un lit, un lavabo avec de l’eau froide, une chaise, une petite table sans affaires personnelles. Une porte, mais pas de poignée intérieure. Lever à six heures vingt, tous les jours. (p. 152)
On pense aux pages les plus poignantes du journal de prison de Grisélidis Réal ; on retrouve en effet chez Jana la même joie indocile et irrévérencieuse qui caractérisait l’autrice du Noir est une couleur, la même résilience aussi : malgré tous les efforts déployés contre la jeune femme pour l’abîmer, celle-ci trouve en elle et peut-être aussi dans l’amour de ses proches la force de préserver sa liberté, et les ressources pour demeurer d’autant plus indomptable.
Roland Buti nous livre ici un roman aux nombreuses facettes : il peut d’abord être lu comme une fable sur la domestication des hommes et un appel à l’émancipation, avec en filigrane une critique de la cruauté et de l’absurdité des internements administratifs ; si cette pratique a aujourd’hui disparu, c’est ici aussi toute la violence d’une certaine Suisse refermée sur son conformisme bien-pensant qui est montrée et dénoncée avec force. Le récit est porté par un regard fin sur la nécessité d’interroger le passé pour nous permettre de relire le présent, sans surprise pour celui qui enseigne l’Histoire, en marge de son activité d’écrivain, au gymnase, à Lausanne.
En déployant le récit d’une famille sur plusieurs décennies, le roman donne à voir l’évolution d’une industrie florissante puis brusquement déclinante d’autant de techniques d’enregistrement du réel, au pied du Jura : si Rocca travaille sur des caméras, Máša sur des boîtes à musique, Ivo commence sa vie professionnelle par un premier emploi dans une fabrique de machines à écrire Hermès, où il recopie en les apprenant par cœur des débuts de romans. Ces objets devenus aujourd’hui des reliques apparaissent comme les traces d’un passé fascinant autant l’auteur que ses personnages, qui les détournent de leur usage strictement fonctionnel – l’écriture et l’art en général constituent alors tantôt une forme de refuge, tantôt un espace de résistance. Dans l’antre d’un emposieu, sorte de puits naturel où s’engouffrent les eaux, Jana et son frère rêvent aux sédiments qui y sont déposés, restes d’animaux préhistoriques peut-être, et se sentent « reliés à toute cette matière particulière. » (p. 107) Le passé laisse des traces, et il pourrait bien finir par prendre sa revanche, faisant triompher celles et ceux qui auront pris le temps de les sentir et de les regarder.
Les petites musiques est un roman dense, incisif et sensible, dans lequel on retrouve cette infinie tendresse pour les plus petits détails, qui faisait déjà la force du Milieu de l’horizon (2013), couronné de nombreux prix et adapté en 2019 au cinéma. Comme on s’attachait au jeune Gus quittant l’enfance, on s’attache ici beaucoup à Ivo, et avec lui on souffre pour sa sœur Jana. À l’échelle d’un roman relativement court, on regrettera peut-être seulement que l’auteur ait voulu consacrer une place si importante aux parents, Rocca et Máša, en se focalisant sur eux dans les premiers chapitres. Si ces deux personnages sont également très touchants, et hauts-en-couleur, et si cette alternance de point de vue permet à juste titre de montrer ce qui relie les membres de cette famille, autant que ce qui se transmet d’une génération à l’autre, elle s’avère, au départ, un peu moins engageante : mon intérêt de lecteur a été pleinement capté au moment où Ivo tendait à prendre le devant de la scène. Mais la question d’où commencer n’est jamais évidente, et elle parcourt d’ailleurs le roman de façon lancinante, avec la répétition de cette chanson partagée comme le secret d’un amour : la mélodie de Where Do I Begin résonne ainsi au fil des pages comme un refrain entre Ivo et sa sœur – une autre « petite musique », cette fois-ci comme une déclaration, autant qu’un appel à la liberté à l’état pur.