Déviances et déviations au gré des paradoxes de Matthieu Tarpin
Alice Bottarelli sur Hérésies de Matthieu Tarpin
On peut lire le recueil comme un pastiche borgésien, maîtrisé et savoureux. Le virtuose argentin des paralogismes poétiques imprègne ce texte d’un parfum de livre sans fin, qu’on consulterait dans une bibliothèque italienne aux parois rongées par l’air marin. Les Hérésies de Tarpin sont un hommage aux Fictions de Borges, dès le titre : un seul mot au pluriel, et qui ne réfère qu’à une seule et même chose – la capacité et l’ardeur humaines à inventer des récits apocryphes, à produire au travers de l’imaginaire des alternatives à la réalité prosaïque. Les titres des nouvelles, aussi, présentent de tels parallélismes qu’on pourrait s’y méprendre et ne plus savoir lesquelles sont de qui : « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » (Borges), « Lecture de l’Héliogabale de Pierre Marchant » (Tarpin), « Examen de l'œuvre d'Herbert Quain » (Borges), « Notice introductive à l’œuvre de François Parfait » (Tarpin), « Le miracle secret » (Borges), « Le nom exactement » (Tarpin), « Les ruines circulaires » (Borges), « Les météores insolubles » (Tarpin), « La Bibliothèque de Babel » (Borges), « Les mots du monde » (Tarpin)… Une liste non-exhaustive qui m’aura permis de citer quelques titres du recueil tarpinien (osons l’adjectivation).
Ceux-ci en effet dessinent la cartographie d’un univers de divagations lexico-philosophiques, mêlées d’arguties théologiques. Tarpin joue constamment de relectures, réécritures et contrefaçons historico-littéraires, pour la plus grande joie d’un public instruit. On sent la passion, tout à fait contagieuse, du geek en philo pour des objets d’études d’une minutie, d’une complexité ou d’un degré d’abstraction abyssaux. Et c’est avec délice que nous nous laissons engloutir dans ces abysses. Car le style est travaillé : une belle écriture, inspirée et cavalcadante, alterne les rythmes langoureux quand nous saisit la mélancolie vénitienne de novembre, et syncopés quand nous surprennent l’accélération ou la chute brutale d’un récit.
L’intertextualité et les références culturelles ne se bornent pas à Borges : entre fantastique et réalisme magique, un univers se déploie qui pourrait réunir Gabriel García Márquez, Umberto Eco, Antonin Artaud, Théophile Gautier – et même Tchekhov, dont l’un des protagonistes de la nouvelle « Le duel » lit l’œuvre intégrale, coincé dans sa chambre d’hôtel en attendant (durant trente ans !) d’être convoqué par son ennemi juré pour en découdre.
Il faut le reconnaître, assez peu de femmes dans l’histoire. Quelques-unes sous la plume de Tarpin, quoiqu’en grande minorité dans les dix-sept nouvelles : une capitaine de navire au temps des conquêtes, une jeune Brêmoise détournée de sa piété par la réflexion logicienne, une peintre lesbienne de génie qui au XVIIIe siècle invente le cubisme, une astronome passionnée et perplexe devant les dessins et desseins du cosmos. Saisissons ici l’occasion de citer des fragments de la nouvelle dont cette dernière est l’héroïne :
Le météore semblait muni d’excroissances anormales, qui auraient dû se consumer, se détruire, n’être pas.
Gianna del Carmen, pendant les jours qui suivirent, ne quitta pas son cabinet de travail. Elle étala page sur page de formules savantes, pour en venir à la seule conclusion qui se pouvait concevoir. C-662b ne pouvait se comprendre que comme un signe.
Dès cet instant, Gianna del Carmen arbora à sa manche le ruban rouge des scientifiques dans leur quête. Un signe oui, mais de quoi ? […] Elle nota l’étrange coïncidence de B-6c et de YY-7e, qui tous deux avaient eu exactement la même trajectoire, à la perpendiculaire de l’horizon, et la même vitesse. […]
C’est de cette observation que Gianna del Carmen entreprit de construire un répertoire des Météores insolubles, où, page après page, elle traçait les formes insolites de ces mystères de l’espace. […]
Pour Gianna del Carmen, si ces astres chutaient ainsi, ballants et hagards quand d’autres orbitaient sagement, c’était par erreur ; ils étaient, en quelque sorte, les ratures dans le plan de l’Univers.
Un sens plus profond naissait alors des Météores insolubles ; le roc pulvérisé n’était plus fait de pierre, mais il était l’intention pure, le sens même du monde.
Découvrir « le sens même du monde » semble constituer la préoccupation centrale, et la prétention punissable, de nombre des personnages – voire de l’auteur lui-même ? Bien souvent, leurs interrogations prennent la forme d’élucubrations théologiques – peu importe d’ailleurs sur quelle religion elles reposent – christianisme, islam ou cultes inventés, mystérieux et inquiétants. Des cloîtres renaissants aux déserts égyptiens, les questions de la foi, de l’obéissance à la volonté de Dieu et de l’hommage à son Œuvre aiguillonnent les protagonistes au point de conditionner leurs existences entières autour d’un problème aussi insoluble que les météores de Gianna del Carmen. Soufis ou archimandrites, missionnaires ou anachorètes dessinent et sculptent, bâtissent des monuments, couvrent de précieuses pages, s’exilent dans le silence, pour parvenir tantôt à des révélations simples comme bonjour, tantôt à des apories aussi désespérantes que jouissives. Les chutes des nouvelles, comme le genre l’exige, sont bien conçues : ludiques, tragiques, comiques, et surtout déroutantes.
L’unité thématique et stylistique du recueil fait qu’il se lit comme un roman. Les nouvelles fonctionnent en kaléidoscope et donnent à l’ouvrage une cohérence qu’il est bon de savourer, dans un contexte littéraire francophone relativement peu coutumier des recueils de nouvelles (un genre bien plus fréquent et apprécié dans le contexte anglosaxon). L’érudition et l’intertextualité de cette écriture savante la rapprochent d’un exercice de style un peu passé de date, au parfum presque anachronique. On pourrait aussi se lasser de l’itération de schémas narratifs parfois similaires d’une nouvelle à l’autre, mais la variation des atmosphères, des époques et des mondes permet de trouver du charme dans cette dynamique de répétition-variation.
En somme, les dix-sept nouvelles qui composent Hérésies déploient les histoires d’exégètes, d’astronomes, d’ascètes et d’esthètes, toutes et tous plus obsessionnelles et plus fous les uns que les autres. Fascinées ou happés par des questions ontologiques sans fond, ces femmes et ces hommes consacrent leur vie à tenter d’atteindre une Vérité. Comment décrire et écrire le monde entier en hexamètres dactyliques ? Comment représenter l’Œuvre de Dieu sans, par la prétention de ce geste même, risquer le parjure ? Comment Lui rendre hommage par l’art ou la prière, sans se rendre soi-même coupable du péché d’orgueil ? Comment dire le silence par les mots, ou par l’architecture ? Ou au contraire, comment saisir l’essence même de la musique depuis le silence absolu d’une surdité natale ?
Paradoxes, péripéties et perplexités partagées constituent les fondements de ces récits qui, pour notre plus grand plaisir, s’effondrent sur eux-mêmes à l’instar des vies si vaines de leurs protagonistes. Châteaux de sable et châteaux en Espagne – s’il fallait filer la métaphore architecturale, telles seraient ces nouvelles : de grandioses constructions mentales bâties sur une épistémologie de sables mouvants. Duels gagnés sans affrontements, escaliers échafaudés pour ne mener nulle part, impasses logiciennes et extases abstraites galvanisent personnages et, avec eux, lectrices et lecteurs…