Dialogue entre Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg

Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg sur Le Piège du miroir ou Le livre des jumelles de Claire Krähenbühl, Denise Mützenberg

D. Je me demande si je n'ai pas cru, petite fille, que vivre avec son double était la norme, le sort du commun?

Cl. Moi j'en suis presque sûre. Ne pas être jumelle devait me paraître impossible; ça n'entrait peut-être même pas dans mon champ de conscience.

D. Et puis nous sommes allées de par le monde - c'est à dire à l'école enfantine - et nous avons découvert que nous étions différentes, pas «comme les autres».

Cl. Eh oui! Nous étions les seules de notre espèce. Plus tard à l'école primaire, nous avons rencontré notre première paire de jumeaux, si dissemblables qu'ils n'ont altéré en rien notre sentiment de singularité; pas toujours agréable d'ailleurs. J'ai le souvenir aigu d'un moment où «quelque chose» a éclaté entre une amie et moi. Une scène? une dispute? Je ne sais plus. Mais je n'ai pas oublié la sensation qui m'a surprise alors, d'impuissance, de faiblesse absolue; et comme une évidence: j'étais vulnérable parce que j'étais jumelle; c'était lié. Comme une infirmité, une maladie.

D. Au contraire, jusqu'à la fin de l'enfance je me suis sentie forte, et confortée, d'être double, comme doublée. Il aura fallu que je me retrouve à seize ans, dans les grands corridors d'une école de chef-lieu, seule, perdue sans toi, sans repère, pour connaître la faille dont tu parles.

Cl. Notre commun talon d'Achille... Pourtant tu m'étonnes quand tu te dis perdue sans moi... A l'école tu avais tes copines, moi les miennes, nous n'étions pas de ces jumelles inséparables, collées l'une à l'autre, ne laissant personne entrer dans leur étroit domaine.

D. C'est vrai. Mais tu étais dans les environs. Tu faisais partie du même petit monde. Absente tu demeurais dans l'esprit des autres : ma part manquante. C'est lorsque j'ai été jetée dans un univers où tu n'étais pas, où ton image ne complétait pas la mienne, que j'ai découvert à quel point je boitais!

Cl. Et moi pareil! Perchée, bancale, sur le haut tabouret des apprentis peintres. Brusquement diminuée, atterrée par ma soudaine insuffisance. Comment n'être que moi?

Chacune boitant de son côté pour n'avoir développé qu'une part d'elle-même, puisque l'autre suppléait aux carences de l'une, puisque chaque moitié du couple avait en abondance - en excès? - ce qui manquait à l'autre. Tu te souviens, quand on me demandait: joues-tu d'un instrument? Je répondais sans sourciller: Non, c'est ma soeur.

D. Heureusement, tout au long de ce temps d'études, il y a eu le train quotidien des retours, et, chaque nuit, le sommeil partagé. Jusqu'au jour où même cela a été rompu. Tu es partie pour Heidelberg, je faisais mes valises pour le village du Jura où je deviendrais «la maîtresse»... La première fois que j'ai dormi seule, j'ai cru que j'allais tomber dans un abîme. Quel vertige!

Cl. Et ce n'était que les premières séparations! premières coupures qui en préparaient d'autres, plus radicales, mais voulues, nécessaires.

D. C'est pourquoi nous ne sommes pas revenues en arrière. Nous avons creusé sans nous plaindre la distance qui allait désormais se chiffrer en millions de kilomètres: toi à New-York, moi à Genève où l'exil me parut dans sa banalité plus amer que le tien.

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