Disparaître et faire parler
Arthur Brügger sur Me taire de Sandro Marcacci
Elle s’appelait Jeanne-Marie, elle avait une sœur jumelle, Hélène, disparue prématurément à l’âge de trois ans. Elle a épuisé sa jeunesse comme couturière la nuit et jeune maman le jour : elle « préférai[t] comme ça, même si avec la nuit ça faisait deux vies » (p. 58). Bientôt atteinte de tuberculose, elle est séparée de sa fille Louise pour deux années de cure, entrecoupées par l’enterrement de sa tante et le procès actant son divorce avec un mari abusif. Au sanatorium, elle se lie d’amitié avec Martha, sa compagne de chambre devenue sa confidente. Plus tard, elle devient fille au pair chez un couple, les Wahli, à l’orée des années 1950. Elle y découvre le plaisir de la lecture, avant que le déménagement du couple ne l’amène à devenir femme à tout faire le temps d’une saison dans une pension du même village, « La Clairière » :
Oh, j’en ai bossé dans ma vie. J’ai fait de tout, j’ai fait la merde des autres. C’est ce qui fait mal, quand je pense à tout ce qu’on a pu accepter et pour la reconnaissance qu’on a eue, toutes les choses comme d’aller vider le matin les seaux de chacun, à La Clairière c’était des seaux. (p. 114)
Dans la ferme familiale, c’étaient des pots de chambre, à verser dans la fosse à purin. Jeanne-Marie se raconte ainsi sans détour mais souvent avec humour et poésie, s’adressant tour à tour à un vous prenant des notes ou à sa sœur disparue, en tu. Me taire fait la chronique des silences de cette femme ; si certains sont forcés, subis, d’autres relèvent d’un choix, et constituent même sans doute la condition nécessaire d’un retour à soi pour mieux entendre les autres voix qui l’habitent :
Souvent il m’arrivait de me taire, j’en ai besoin. J’en profite pour être avec ma sœur, je lui parle, pas toujours avec des mots. Je lui dis écoute, tu me conseilles. (p. 22)
D’une certaine façon, le récit se fait le prolongement de ce dialogue imaginaire et silencieux. La narratrice s’y livre avec pudeur, sans rien omettre pourtant ; elle y restitue ses impressions avec précision, et le récit frappe par la justesse de ces souvenirs doucement évoqués :
Martha a toujours respecté mes silences […]. Elle était à l’époque la seule à savoir, la seule j’en suis sûre qui n’allait pas sourire. […] Il y avait ce qu’Hélène portait pour moi, ce qu’elle m’aide à porter, le reste ne m’intéresse pas ni surtout devant moi ce que disent comprendre les autres. Quand par exemple la patronne me remettait du courrier, j’attendais d’être porte fermée pour décacheter l’enveloppe. Elle aurait pensé quoi de me voir aussi perdue dans une lettre, elle aurait compris quoi ? (p. 119)
Si le ton très oral déconcerte dans les premières pages, bien vite, on accueille la langue vivante et spontanée de Jeanne-Marie, cessant peu à peu de la lire pour l’entendre nous parler, comme elle parlait sans doute à celui qui fut son confident lors de la fabrication du livre. Car son témoignage est donné à lire par fragments, parfois entrecoupés de photographies et de documents qui attestent de la véridicité des événements qui nous sont donnés à lire. On s’interroge alors tout au long de la lecture sur la relation qui lie cette femme à l’auteur, et sur la motivation de ce dernier à nous raconter cette vie. La réponse ne viendra qu’à la fin, tandis que cette chronique d’une vie de jeune femme s’achève sur le récit de la rencontre avec celui qui deviendra, on le devine, le père de l’auteur – le roman reproduit dans ses dernières pages une lettre de ce dernier, datée de 1953. Et c’est tout au bout de ce long monologue tissé de silences et d’images que l’auteur dit enfin je à son tour, l’espace d’un paragraphe :
Elle savait qu’elle ne serait là qu’une ombre, un personnage parmi d’autres, qu’elle se verrait une nouvelle fois réduite à la discrétion, la transparence. Elle savait que je n’en avais pas écrit une ligne, j’hésitais encore à ouvrir les cahiers de ce qui reste ici un roman. Et pourtant dans les derniers instants – comment oserais-je l’inventer ? – j’ai vu ma mère se redresser pour que je l’entende ajouter : « Et nous avons aussi écrit un beau livre ensemble. » (p. 133)
On comprend ainsi que Me taire raconte les jeunes années de la mère de l’auteur, et qu’il fut élaboré à partir d’entretiens menés avec elle, avant sa disparition. Le roman ne dévoile rien d’autre de ses coulisses d’écriture, à rebours d’une certaine tendance dans la littérature contemporaine de non-fiction, qui expose volontiers les modalités à partir desquelles elle s’élabore. Ici, l’auteur nous laisse naviguer à vue entre ce qui tient du matériau brut ou de la réélaboration fictionnelle.
Cette ambivalence se lit jusqu’au titre : si l’on envisage que c’est Jeanne-Marie qui le prononce encore, « me taire », c’est pour elle la trace d’un silence forcé ou choisi, mais aussi l’occasion de le quitter pour de bon, par la littérature. S’il renvoie plutôt au je de l’auteur, « me taire » révèle son programme d’écriture, puisque Sandro Marcacci a fait le choix de faire disparaître entièrement sa voix derrière celle de sa mère, après que celle-ci lui a confié son récit.
Le texte a valu à son auteur le prix Michel-Dentan, célébrant à raison un récit qui parvient en une centaine de pages à redonner de l’épaisseur à cette vie ordinaire, évoquant au passage celle de nombreuses autres femmes suisses ayant traversé le début du XXe siècle. Au moment de refermer le livre subsistait pourtant chez moi une gêne, tenant dans un questionnement insoluble : jusqu’où peut-on s’approprier la voix des autres pour en faire un roman ?
Je dois à Mathilde Zbaeren d’avoir saisi avec une grande acuité les enjeux de cet impensé : dans sa thèse récemment soutenue à l’Université de Lausanne et intitulée Paroles tenues. Recueils de voix et dette littéraire dans la littérature française contemporaine (1993-2023), la chercheuse réfléchit en effet aux enjeux éthiques et épistémiques qui sous-tendent le choix d’auteurs et d’autrices d’inscrire leur propre écriture dans le prolongement d’un geste de collecte de témoignage(s). À rebours des discours quasi unanimes qui tendent à célébrer cette démarche comme offrant une visibilité à des personnes transparentes, elle propose de penser la « dette littéraire » que ces écrivains doivent en vérité à ces témoins invisibilisés dont les voix se retrouvent opportunément transformées en matériau littéraire.
Dans Une femme (1988), lorsqu’Annie Ernaux écrit sur sa mère pour, à son tour, « la mettre au monde », elle ne cède pas son propre je à celui de celle qui fut sa génitrice. Si je comprends les raisons pour lesquelles Sandro Marcacci a tenu quant à lui à la faire porter elle-même son propre récit, je m’interroge néanmoins sur les paradoxes d’un tel choix lorsque l’on signe ensuite le livre de son seul nom. Car si Me taire parvient admirablement à faire exister cette femme, celle-ci n’en demeure pas moins réduite à un simple prénom au détour d’un paragraphe. Et si ce livre a bien été écrit avec sa mère, comme celle-ci le suggère fort à propos, la démarche n’aurait-elle pas été pleinement aboutie si son nom avait accompagné celui de son fils sur la couverture ? C’est le choix qu’avait fait Sylviane Roche, par exemple, pour raconter la vie que Marie-Rose De Donno avait choisi de lui confier, dans L’Italienne (Campiche, 1998). On peut aussi penser à Pipes de terre et pipes de porcelaine (Zoé, 1978, rééd. 2021), constitué des « souvenirs d’une femme de chambre » recueillis par Luc Weibel, qui se signalait ici et dès la première parution comme simple éditeur d’un texte dont Madeleine Lamouille se faisait la seule autrice. Dans leur sillage, Jeanne-Marie aurait-elle pu dépasser son rôle de narratrice afin d’être créditée comme (co-)autrice de sa propre histoire ? Elle aurait ainsi rejoint le statut d’autres écrivaines telles que Monique Saint-Hélier ou Monique Laederach dont des citations ponctuent les quatre parties de ce que son fils a choisi de nommer un « roman », transformant par ce geste la vie de sa mère en fiction. Était-ce ici un choix par défaut, ou même le seul possible, après sa disparition ? Car, bien sûr, au contraire de ces deux autres récits, Me taire s’ancre dans un héritage plus direct, où la motivation littéraire se conjugue à des enjeux intimes, de mémoire et de filiation.
Au fond, peut-être que ma gêne interroge moins la démarche résolument empathique de l’auteur qu’elle ne questionne plus largement la manière dont on diffuse, lit et célèbre la littérature, aujourd’hui encore. Fallait-il un nom d’homme sur la couverture, et l’étiquette « roman », pour que l’on accepte d’accorder de la valeur littéraire à ce témoignage d’une femme ordinaire ? J’aimerais croire quant à moi que la beauté d’une parole recueillie dépasse la question de l’attribution, et que le texte aurait été tout aussi fort, sinon davantage encore, s’il avait (aussi) porté son nom.