Drame de l’engagement ou mélodrame idéaliste ?

Vivien Poltier sur Noor d’Etienne Barilier

Pourquoi la belle Noor se jette-t-elle dans la gueule du loup ? Pourquoi prend-elle le risque d’endosser le rôle d’opératrice radio en territoire occupé, en pleine Seconde Guerre mondiale ? Comment se fait-il, sur un plan plus général, qu’un individu prenne, de manière répétée, des décisions contraires à son intérêt personnel, et même à son instinct de préservation ? Se sacrifier pour une idée, faire passer, pour utiliser un mot de Victor Hugo, « la vie momentanée » (celle, quotidienne, des intérêts personnels) après « la vie permanente » (celle qui se voue à quelque idéal), voilà un geste qui éveille l’interrogation. C’est le mystère du courage de celui ou de celle qui engage son existence qu’Étienne Barilier met en scène dans Noor (2023), récit de vie centré sur une espionne britannique qui finira par payer, pour sa participation à la guerre contre le nazisme, le prix suprême.

Proche, par bien des aspects, du roman d’espionnage – dont on retrouvera les ficelles propres à susciter une certaine tension narrative –, le récit tient davantage d’une forme de panégyrique moderne, où l’auteur dispose le trajet existentiel d’une jeune femme qui se révèle à elle-même dans le réel d’une situation adverse. Cette métamorphose progressive de celle que personne, de prime abord, ne croit capable de grand-chose (pas même la première intéressée) fait la matière romanesque de ce récit sur l’engagement, dont il importe de saisir la dimension avant tout existentielle et morale. Centrale, cette question constitue le drame de toute subjectivité engagée, en tant qu’elle se trouve aux prises avec une situation extrême où les décisions et les dilemmes éthiques se présentent comme des bifurcations possibles.

La singularité de la figure de Nora Baker, nom que Noor Inayat Khan arbore le plus souvent, ne réside pas dans une idée politique. Son combat contre l’envahisseur nazi se fait au nom d’une doxa métaphysique de la liberté que l’on pourrait dire « occidentale ». Comme l’explique un rapport cité par le narrateur, les raisons de son engagement semblent résider dans l’idéalisme. Cette motivation, simultanément belle et déconcertante, est au principe de l’engagement de la jeune femme qui, au début de son parcours dans les services secrets, est présentée et perçue comme une bonne élève candide, humble et docile mais ne jouissant pas vraiment des qualités requises pour satisfaire les attentes, les uns trouvant qu’il lui manque l’intelligence, les autres la lucidité.

Le point de vue sur l’engagement de l’héroïne est donc d’abord celui d’une institution étatique que ses agents exclusivement masculins (Nora est la première femme à exercer cette fonction) jugent avec un regard tantôt paternaliste-bienveillant, tantôt érotisant. Ce processus de sélection et de formation, organisé par l’un de services secrets britanniques, le Special Operations Executive (SOE), est mis en scène dans les premiers chapitres. Le lecteur découvre ainsi la jeune femme au prisme de ce contexte institutionnel, un milieu masculin où Noor apparaît d’abord comme inapte, fragile et docile ; ces jugements de valeur expriment sans doute la mentalité misogyne du monde de l’espionnage. Le récit souligne la manière dont l’ensemble des « défauts » de Noor (éthique de la vérité dans un contexte d’espionnage où dissimulation et duplicité sont nécessairement de mise, vulnérabilité, manque de confiance en soi, etc.) s’avèrent devenir les soubassements moraux des qualités qu’elle manifestera, par la suite, au cœur de la situation concrète. Transfiguration de la faiblesse en force, de la pusillanimité en courage, de l’incertitude en action, tel est le centre de gravité du récit. Confrontation avec le réel, l’épreuve de l’engagement aux côtés de la Résistance française permet à Noor de révéler le potentiel insoupçonné dont elle est porteuse.

Tout au long du récit, l’humanisme ne cesse d’être invoqué comme la valeur cardinale présidant à l’engagement. Pourtant, c’est paradoxalement en s’éloignant de la commune humanité, c’est-à-dire en remontant vers ce qui est supposé être la bonté primitive de l’enfance et de l’animal, que l’héroïne en vient à incarner et défendre au mieux les valeurs humaines. Femme-enfant, biche innocente, tigresse farouche, puis, au seuil de la mort, fée, tout se passe comme si Noor, en s’élevant à la hauteur de l’idéal, se situait en-deçà ou au-delà des valeurs humaines qu’elle transcende, en réalité, à la manière d’une sainte, son modèle étant d’ailleurs explicitement Jeanne d’Arc. Si l’humanisme risque d’apparaître, par moments, comme une valeur figée, abstraite et incantatoire – un mot que l’on pourrait dire « idéologique » –, il me semble plus riche de le comprendre, en l’occurrence, comme un processus de transfiguration de l’existence, processus résultant d’une décision qui s’instancie dans l’exercice d’une fidélité à la promesse d’une humanité à venir.

Mais le drame de l’engagement ne frôle-t-il pas le mélo(drame), avec ses exagérations, ses outrances, son manichéisme moral ? La jeune femme n’est-elle pas, en quelque manière, la victime naïve de la propagande occidentale, avec sa certitude d’obéir au Bien, d’être au service d’une prétendue supériorité morale de la démocratie ? Les valeurs invoquées ne risquent-elles pas de faire l’objet d’une idéalisation, en se transmuant en un grand récit opposant le Bien au Mal absolu ? La réalité historique n’est-elle pas plus complexe et moins glorieuse que ce mythe rassurant, qui offre un lieu de communion propre à panser la blessure traumatique que représente la Seconde Guerre mondiale et la destruction des Juifs d’Europe (1)? Toutes ces interrogations indiquent de manière sous-jacente la question du lien que doit entretenir (ou non) la littérature avec la pratique de l’historicisation dès lors que l’objet qu’elle se donne est historique.

Bien loin des idéaux exaltés par l’héroïne du roman, les travaux d’ampleur menés par les historiens spécialisés sur la politique des gouvernements occidentaux envers les Juifs d’Europe soulignent le silence, le secret, l’indifférence à l’égard du sort des Juifs(2). La littérature a certes le droit de faire œuvre d’imagination, mais elle risque de produire, en faisant l’économie d’une réflexivité historiographique, une mythologie historique obscurcissant les logiques réelles qui structurent les processus historiques. Identifier les motivations de Nora Baker comme relevant « apparemment de l’idéalisme » laisse dans l’obscurité la question des motivations de l’Etat britannique (essentiellement la protection de l’intérêt national), l’articulation entre les motivations de l’individu et celles d’un Etat restant alors non-problématisées. Ne doit-on pas alors regretter que l’écart entre les représentations d’une jeune idéaliste et les intérêts de la puissance britannique puisse être fondu dans le noble métal de « la liberté », elle aussi idéalisée et peut-être idéologisée ?

En conclusion, s’il est à la fois pertinent et légitime de méditer sur la problématique de l’engagement aujourd’hui, s’il est, par ailleurs, également légitime d’éprouver un sentiment d’admiration face au courage hors norme d’une jeune femme résolue à ne pas transiger sur sa décision inaugurale, ne faut-il pas conserver malgré tout une forme de vigilance à l’égard des effets aveuglants de l’idéalisation ? En l’occurrence, Noor ne choisit pas uniquement de combattre pour « la liberté » (la liberté de qui, d’ailleurs ?), elle s’engage à faire la guerre aux côtés d’un pouvoir étatique qui construit un discours de légitimation visant à capter l’universel, discours dont on pourrait dire que la jeune femme est, en un sens, la dupe et/ou la victime. Un tel impensé risque peut-être de représenter le pivot d’une culbute malheureuse : le renversement du drame de l’engagement en mélodrame idéaliste.

(1) Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, [1961], Paris, Fayard, 1988.
(2) Arthur D. Morse, Pendant que six millions de Juifs mouraient, Paris, Robert Laffont, 1968 ; Bernard Wasserstein, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Leicester, Leicester University Press et Jewish Policy Research, 1999 [1979] ; Walter Laqueur, Le Terrifiant Secret. La « Solution finale » et l’information étouffée, Paris, Gallimard, collection Témoins, 1981 ; David S. Wyman, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la Solution finale, Paris, Flammarion, 1987 ; Richard Breitman, Secrets officiels. Ce que les nazis planifiaient, ce que les Britanniques et les Américains savaient, Paris, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2005.

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