Écrire les années sida

Anne-Lise Delacrétaz sur Cousu pour toi de Mathias Howald

Dans Hériter du silence (2008, prix du public de la RTS), Mathias Howald, né en 1979, renouait avec son enfance grâce aux photos de famille réalisées par son père trop tôt disparu, à qui il rendait un hommage pudique. Avec Cousu pour toi (2023), l’écrivain lausannois évoque son adolescence dans les années 1990, en pleine épidémie du sida, selon une double perspective : celle forcément naïve du gymnasien, dont le désir naissant pour les garçons est indissociable de la peur du sida, et celle avertie du quadragénaire sur le point de quitter son poste d’enseignant pour mener l’enquête avec la rigueur de l’historien.

J’ai tiré sur un fil et les images se sont lentement dépliées, motif par motif. J’avais dû les conserver dans cette partie de ma tête qu’on appelle le cœur. Quand j’ai évoqué le sujet du sida autour de moi, toutes les personnes de ma génération, sans aucune exception, m’ont parlé de la BD Jo mais aucune ne connaissait l’existence des patchworks. Comment se fait-il que j’en aie gardé, moi, une image si nette ?

À l’origine du roman, qui engage la voix personnelle de l’auteur, un reportage télévisé consacré aux « patchworks du sida », pierres tombales gravées au fil et à l’aiguille, « tableaux mémoriels » confectionnés avec des chutes de tissus par les proches des victimes pour honorer leur nom et leur existence : « Ces témoignages de fidélité rappellent qu’un être a vécu et laissé une empreinte qui adoucit les sombres et froides statistiques ». À visionner aujourd’hui l’émission Viva, que Mathias Howald a enregistrée en 1994 lors sa première diffusion sur la TSR à l’occasion de la Journée mondiale du sida, et à lire les retranscriptions fidèles de quelques-unes des séquences dans Cousu pour toi, on mesure le poids du tabou qui pesait sur la maladie, circonscrite au milieu de la drogue et à la scène gay, et la violence de la discrimination à l’encontre des séropositifs, avant l’avènement des trithérapies et l’évolution du sida en maladie chronique.

Dès le titre, tiré d’un poème d’Alexander, un des protagonistes du reportage, dédié à Thomas, son compagnon disparu, Mathias Howald reconduit le topos littéraire du texte comme tissu et du récit comme canevas ; il file la métaphore du patchwork pour assembler non pas des étoffes disparates mais des chapitres hétéroclites aux statuts et aux genres divers : autofiction, journal intime, témoignage, poèmes et courriers (dont un échange avec la revue Viceversa où a paru en 2019 un premier extrait de Cousu pour toi), ébauches de fiction inspirées par la vie fantasmée d’Alexander et de Thomas : « Alexander m’a séduit à des années de distance et j’ai besoin moi aussi de croire à la fiction et à son pouvoir – c’est ma façon d’être fidèle à mon narrateur et à ses projections d’adolescent ». Si l’auteur ne se départit pas d’une rigueur presque maniaque dans l’écriture, il fait preuve d’une belle audace dans le bâti de son roman, dont les coutures sont apparentes à dessein.

Cousu pour toi se compose de deux parties, comme les deux panneaux d’un grand quilt, qui renvoient à des époques différentes ; elles se terminent symétriquement par l’évocation de deux Gays Prides joyeuses et émancipatrices à Lausanne en 1998 et à Genève en 2021. Le premier panneau restitue le morne quotidien de Mathias en 1994 alors qu’il « aimerait tant faire avancer la bande magnétique de sa vie ». Il a quinze ans, il fume en cachette, il répond à une petite annonce de L’Hebdo, il appelle la ligne érotique du Télétexte depuis la cabine au bas de la rue. Il enregistre sur cassettes VHS My Beautiful Laundrette (1995), Les Nuits fauves (1992) et Philadelpia (1993), il se passionne pour l’Angleterre, MTV et les clips musicaux, il collectionne les CD de Suede, Bruce Springsteen, Massive Attack et Jeff Buckley. Autant de détails référentiels criants de vintage : Cousu pour toi est aussi un hommage à la culture des nineties vue de la capitale vaudoise « coincée entre le Jura, les Alpes et le lac », où Mathias a l’impression d’étouffer.

Le second panneau couvre les années 2019 à 2021, assombries par un autre virus. Le narrateur coud ensemble le récit de ses recherches sur les patchworks et, dans une habile mise en abyme, celui de la rédaction de Cousu pour toi pendant une résidence à la Cité internationale des Arts de Paris puis à l’Institut suisse de Rome. De Genève et Zurich, où il rencontre d’anciens militants de Sid’action, de Dialogai et du NAMES Project suisse, à Rome, où se tient l’exposition 40 anni positivi, Mathias Howald retrace trois décennies de lutte contre le sida en Suisse, avec ses enjeux politiques, sociaux et culturels. Sa démarche, qui relève du « devoir de mémoire », ne va pas sans une « éthique de la restitution », pour citer Dominique Viart(1) ; il se montre attentif à rester au plus près de la vérité factuelle et historique, aussi bien dans la rétrospection que dans la projection, dans la remémoration que dans l’imaginaire.

Décloisonnant les pratiques littéraires et historiennes, Cousu pour toi mobilise et reconfigure avec originalité la forme du « récit d’archive » qui semble attirer particulièrement les écrivains contemporains. En Suisse romande, par exemple, nombreuses sont les parutions, ne serait-ce qu’en 2023, où la présence de documents (manuscrits, photos, films, quilts) est explicitement convoquée : Boris, 1985 de Douna Loup, Generator de Rinny Gremaud, Matlosa de Daniel Maggetti, Tortues de Bruno Pellegrino, Willibald de Gabriella Zalapi et Nitrate de Céline Zufferey. Selon une périodisation proposée par Nathalie Piégay(2), le récit d’archive, apparu dans les années 1980, est désormais entré dans l’âge hypermédiatique, caractérisé par un usage romantique, mémoriel ou critique du document « conservé et restitué par l’œuvre qui lui impose un autre agencement et une nouvelle destination » . Pour sa part, Mathias Howald extrait les « patchworks du sida » des boîtes en plastique où ils sont entreposés et les déploie dans la pleine largeur des pages de Cousu pour toi, avec l’espoir de conjurer le silence et l’oubli : « Et même si ces patchworks ont changé de statut – d’objets de lutte et de deuil, ils deviennent aujourd’hui des objets patrimoniaux, dignes d’être inventoriés, conservés dans des bonnes conditions et restaurés –, je veux continuer à écouter les voix de ces hommes et de ces femmes pour ce qu’elles ont à me transmettre, cette histoire n’est pas qu’une histoire de caves et d’archives ».

(1) Dominique Viart, « Récit de filiation. “Éthique de la restitution” contre “devoir de mémoire” dans la littérature contemporaine », in Héritage, filiation, transmission. Configurations littéraires, sous la dir. de Christian Chelebourg et al., Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, 2011.
(2) Nathalie Piégay, « Récits d’archives », Écrire l’histoire, « Archives », 13-14, 2014.

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