Entre liberté et dépendance
Melina Staubitz sur Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau d’Anne Brécart
D’octobre à septembre, la narratrice tient un journal. En instance de divorce, elle y dit l’installation dans « l’appartement prêté » par des amis qui n’habitent plus à Genève, où ils pensent cependant rentrer dans dix mois. Une temporalité provisoire s’installe de fait, pour une vie nouvellement scindée entre le lieu d’emprunt et l’appartement familial où vivent ses deux fils, entre le célibat et la vie de famille. Enseignante de philosophie, la narratrice raconte son quotidien, ses errances dans les couloirs du collège et la salle des maîtres, et sa rencontre avec S., un collègue qui un jour lui sourit avec une chaleur qui illumine l'octobre. Avec lui, elle entame une relation confuse, non définie mais bientôt omniprésente, obsédante pour elle qui s’y accroche comme à une bouée de sauvetage. Accompagnée par le journal de Virginia Woolf qu’elle emporte d’un appartement à l’autre, la narratrice tisse aussi une amitié avec Vera, partie d’Ukraine pour fuir la guerre et s’installer au-dessus de « l’appartement prêté ». Et elle évoque son ancienne grande amie, Nell, autrefois son tout, aujourd’hui décédée.
Perdue dans la complexité de sa réalité et dans le chaos de sa perception, la narratrice cherche sa place dans le monde, auprès des gens qui l’entourent et en elle-même. Et c’est une tâche ardue : au collège, après quinze ans d’enseignement, elle a « encore l’impression de ne pas tout à fait faire partie de ce monde » ; l’appartement prêté, elle ne cessera jamais de l’appeler « prêté », voyant en lui surtout l’absence de son ancienne vie, celle de ses enfants, de son ex-mari, du sentiment de chez-soi. S’étant volontairement extraite du seul groupe et du seul lieu auxquels elle ne s’était néanmoins jamais véritablement sentie appartenir, elle flotte dans une errance floue, regrettant la maison « invisible […] construite autour de [sa] famille, de [son] couple » et se réfugiant dans une expectative constante. Elle attend de voir ses fils, de recevoir un message de S., d’entendre la voisine Vera rentrer chez elle, « comme si dorénavant j’attendais tout des autres : protection, soutien, solidarité. Comme si j’étais redevenue une enfant ou une adolescente ». Mollement, passivement, elle souffre d’une situation qu’elle a pourtant désirée et choisie. Et là est le cœur et l’intérêt du roman : cette ambivalence entre le choix du divorce, l’élection de l’indépendance et de la liberté et la difficulté d’en supporter les conséquences indésirables que sont la solitude, la perte de la maison et le regard porté sur soi-même.
C’est le prix à payer, me dit une petite voix. Il faut assumer son indépendance, sa liberté.
Suis-je vraiment capable d’assumer cette immensité vide ?
Liberté se nomme aussi vide, et il s’agit pour la narratrice de faire la paix avec cette idée pour surmonter l’apathie et la dépression. De surpasser le sentiment de honte de la « mère déserteuse », de ne plus considérer le changement familial comme une « catastrophe silencieuse et invisible », et de réconcilier les deux extrêmes entre lesquels elle se trouve : liberté et famille, choix et conséquences, honte et fierté. Car face au malaise se dressent tout de même « le triomphe de [son] indépendance » et le « sentiment d’avoir gagné une bataille ». Mais après la difficile décision initiale, il semble ne rester à la narratrice aucune volonté propre. Alors, en attendant passivement que le ciel lui apparaisse « sous un jour nouveau », elle souffre dans le silence qui s’engouffre dans l’appartement, dans les rues, dans sa tête embrumée lorsqu’elle parcourt les couloirs du collège et, surtout, elle se jette à corps perdu dans sa relation avec S.
Car, après le premier pas vers l’indépendance qu’a représenté le divorce, la narratrice semble manquer de courage pour réellement s’affranchir de l’emprise des relations amoureuses. Illusionnée par ses souvenirs de liberté estudiantine aujourd’hui périmés et entourée de figures féminines qui vivent l’indépendance avec difficulté (Nell, qui prônait la liberté avant tout mais dont la solitude l’a menée au suicide ; Virginia Woolf, dont on connaît la mort tragique ; Vera, qui a choisi la paix et la sécurité pour sa fille et qui se retrouve malgré elle indépendante, car c’est contre ses parents et son mari qu’elle se dresse, contre leur désir de son retour au pays), elle ne semble pas trop savoir comment s’y prendre. Plutôt que d’écouter Nina, la prof de maths franche et confortable dans son célibat, seule figure de l’indépendance bien vécue, qui lui conseille de ne pas fréquenter S., la narratrice se place presque immédiatement, à la fois comme dans un réflexe et délibérément, en dépendance affective de cet autre homme. Se rejoue alors une dynamique dont elle est familière, puisque cette relation rappelle en tous points celle qui la liait à Nell :
J’ai fini par accepter. Accepter que mon centre de gravité se soit déplacé vers S. qui a fait ce qu’il fallait pour que je le remarque et que je m’intéresse à lui. Comme autrefois, toute mon existence avait basculé du côté de Nell.
Elle s’oublie, se suspend à lui, se « complai[t] dans l’espoir » de recevoir de sa part le plus petit signe d’affection. Elle accepte les rendez-vous écourtés ou manqués, qu’il lui parle de son autre amante, qu’il dicte les termes de leurs rencontres. Et, notablement, elle ignore les pulsions la poussant à couper court, n’écoute pas son malaise ni l’impression d’être enferrée dans une impasse. Malgré sa conscience du caractère imaginaire de cet amour qui n’en est pas vraiment un et pour se tenir au plus près du sentiment d’être « à sa place » qu’il lui inspire, elle accepte de se laisser manipuler et de perdre, peu à peu, sa liberté durement conquise. Alors, qu’y gagne-t-elle ? un pansement sur la solitude, un désir de vie, une distraction de sa souffrance : « Je ne sais pas grand-chose de lui […] ce qui ne m’empêche pas de penser à lui sans cesse. Mon travail, ma famille, mon divorce ont reculé dans des brouillards lointains ».
C’est ce parcours d’une héroïne qui n’en est pas une, d’une femme rendue molle par la dépression, victime de ses propres mécanismes, qui fait le sel du roman. Nous saluons ce choix plein d’intérêt, mais nous devons de déplorer une forme qui distrait de la lecture tant elle nous fait penser aux livres de Catherine Safonoff – dont la narratrice dit d’ailleurs admirer l’œuvre, signalant ainsi peut-être un souhait de filiation. Car de l’écrivaine genevoise, Anne Brécart reprend le « je » féminin d’une narratrice vivant seule, les entrées quotidiennes du journal, la figure de l’ex-mari, la relation amoureuse confuse avec un homme à moitié absent et mystérieux, les séances chez la psychothérapeute et les personnages désignés par la première lettre de leur prénom. Nous ne parvenons pas à faire sens, dans le propos du roman, de ce choix d’une forme presque pastichée – d’autant plus qu’il nous est livré par une autrice qui affûte son style depuis de nombreuses années.