Entretien avec Sylviane Chatelain

Rober Guignard sur Le Livre d'Aimée de Sylviane Chatelain

Sylviane Chatelain, votre dernier roman ne cesse de faire allusion aux «mots»: mots interdits, mots qui s'échappent ou se dérobent, «château de mots», écrivez-vous. Pourquoi le mot «mot» est-il si présent dans Le Livre d'Aimée?

Sylviane Chatelain : Parce que ce livre met en scène trois personnages qui ont affaire avec les mots, trois femmes. La première parle de son travail d'écrivain. Les mots se cachent, dit-elle. C'est un jeu, ils se cachent et je les cherche. Un jeu difficile dont elle se lasse parfois, mais dont elle ne peut pour l'instant se passer. La deuxième, personnage du livre que la première essaie d'écrire, est en vacances, en retraite plutôt dans un village de montagne. D'abord enfermée dans le silence, elle se met elle aussi à couvrir des feuilles de mots, mais pour les brûler avant de disparaître. Et cette petite fille enfin, privée d'école, d'instruction, mais qui calmement, avec ténacité, finira par s'approprier les livres qu'elle n'a cessé de convoiter. Les mots comptent dans la vie de ces trois femmes comme dans la mienne. Le matin j'écris. Dès que j'ai un instant je lis. Quand je me promène, je décris intérieurement ce qui s'offre à mon regard ou je me raconte des histoires. Les mots, je les désire, je les redoute, je sais qu'ils sont capables de m'entraîner sur des routes dangereuses, de rouvrir d'anciennes blessures, mais qu'ils sont aussi souvent la source de joies inexplicables. Sont-ils un obstacle, un écran, entre moi et le monde ou le seul moyen que j'ai de le comprendre? Ou le moyen d'aller plus loin, au-delà d'eux, là où ils ne seront plus nécessaires, où ils se détacheront de moi comme des fruits mûrs, des feuilles mortes?

La structure du livre déconcerte un peu le lecteur: il y a un «je» – celui de la narratrice ou du narrateur –, un personnage un peu mystérieux dont vous écrivez «ce n'est pas moi», et puis il y a Aimée. Petite grille de lecture pour les futurs lecteurs?

Dans Le Livre d'Aimée, trois histoires s'emboîtent l'une dans l'autre. D'abord celle de l'écrivaine, brusquement confrontée à un personnage venu de nulle part, une inconnue, mais qui s'impose à elle dans un décor, une succession de gestes précis. Que veut-elle, d'où viennent ces images, ces tableaux qui brusquement s'animent au point de provoquer l'écriture d'une nouvelle, d'un roman? Quelle est l'étrange, l'obscure origine d'un livre? J'ai essayé de décrire ces commencements, les relations parfois difficiles qui se créent entre l'auteur et son personnage tout en laissant se dérouler l'histoire née de cette rencontre, celle d'une femme réfugiée dans un village de montagne, occupée à fuir ou à affronter ses souvenirs, qui n'a emporté avec elle que quelques livres et surtout une bande dessinée à laquelle elle revient sans cesse. Et c'est la troisième histoire, celle d'Aimée, une petite fille à qui son grand-père a appris à lire, qui aime les livres et ne comprend pas pourquoi elle en est privée.

Jeu de miroirs, croisée des regards. Le personnage, la femme retirée à la montagne est-elle vraiment une inconnue? Que sait-elle de l'auteur, qu'a-t-elle à lui dire, à lui faire dire et que cherche-t-elle à comprendre en feuilletant sans cesse Le Livre d'Aimée?

Le Livre d'Aimée ausculte aussi, avec quelle acuité, la mémoire. La mémoire et «son épuisant clapotis», écrivez-vous. «Ces souvenirs indésirables sur lesquels on ne peut que jeter un filet de mots»…?

Les indésirables souvenirs des échecs, des trahisons, les regrets, les remords, nous les connaissons tous. Nous vivons avec eux, nous nous en accommodons. Quelquefois ils deviennent trop lourds et je crois que c'est le cas pour mon personnage qui a décidé de les affronter tout en sachant qu'elle courait le risque d'être vaincue. Une image la fascine, celle d'Aimée et de sa fille prenant le chemin d'un col, s'élevant au-dessus de la brume avant de redescendre de l'autre côté. Est-il possible de laisser derrière soi une vie, ses blessures, de les secouer de ses épaules comme un manteau usé? Voilà, je crois, la question qui a fait naître le Livre d'Aimée, à mon insu d'abord: est-il possible d'oublier, de faire taire la mémoire, est-il possible de pardonner? Jusqu'à la fin l'inconnue hésite, s'immobilise sur une étroite frontière avant de s'effacer, et je ne sais pas quel côté elle a choisi, celui du retour ou d'un éloignement plus grand encore.

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