Est-ce que tout revient
Claudine Gaetzi sur Est-ce que tout revient de Noëlle Revaz
Dans Est-ce que tout revient sont rassemblés 52 récits sélectionnés parmi plus de la septantaine que Noëlle Revaz a publiés hebdomadairement dans le magazine Femina. Saison après saison, l’écrivaine met en scène des protagonistes de tous âges, décrit leurs sentiments, travers, névroses et divagations avec humour et tendresse, ainsi qu’avec un certain sens de l’exagération, peut-être d’autant plus perceptible que la brièveté des textes l’oblige à condenser les éléments narratifs. Observée avec acuité, la réalité, dans ces « contes quotidiens », se révèle dans toute ses bizarreries, la force de l’imaginaire pouvant lui conférer un aspect insolite qui tantôt ravit, tantôt inquiète.
Mères anxieuses, confiantes, excédées, patientes, aimantes, rusées, manipulatrices, menteuses, enfants qui sondent les comportements des adultes, comparent des manières de vivre, subissent les choix de leurs parents, savent se défendre, surprendre leur entourage, couples dont les relations se brisent ou étonnamment perdurent, femmes qui observent les métamorphoses de leur corps, rêvent et fantasment, prennent des décisions subites, gens « passés de date, invisibles et sans charme » qui sentent la mort approcher, qui recourent à des stratagèmes pour combler leur solitude, qui rusent pour préserver leur intimité… Si les relations mère-enfant occupent une grande place dans le recueil – c’était le thème initialement proposé par le magazine –, ce sont en fait de vastes pans de la vie qui s’y déploient. Les protagonistes sont confrontés à des bouleversements émotionnels, aux obligations sociales, aux différences intergénérationnelles, aux aléas du quotidien.
Plusieurs récits ont une dimension onirique, voire fantastique. La relation au corps et à la nature joue un rôle important. Dans « Barbe Rousse », une femme est dotée d’une barbe qui change de teinte au fil des saisons; vêtue de lichens, elle vit dans la forêt, et sa solitude prend « la forme d’une sœur qui ne veut pas révéler son visage »; c’est un récit troublant où vie et mort apparaissent dans leur complémentarité. Dans « Le sapin qui parle », un promeneur ne se sent pas prêt à entendre ce que les arbres ont à lui dire. « Le sparadrap hors-piste » nous fait partager avec un enfant téméraire une leçon de ski donnée par un moniteur dont la véritable identité n’est démasquée qu’à la toute fin. Avec la protagoniste de « Les mains qui rêvent », on finit par être convaincu que « ça ne peut être que positif qu’un corps ait envie de continuer à se développer », même si c’est assez déroutant.
« On pouvait faire le compte de toutes les choses bizarres croisées en une journée », affirme la voix narrative dans « Est-ce que tout revient », le récit qui donne son titre au recueil. En lisant les textes de Noëlle Revaz, on éprouve au contraire le sentiment que le nombre de choses bizarres observables est incommensurable, et qu’on pourrait s’interroger sans fin sur ce qui sépare le normal de l’inhabituel, le bon sens de la folie, la réalité du songe. Dans « Problème technique », une femme qui habite la dernière maison de la ville se demande où finit la ville, où commencent la campagne et la forêt, et elle parvient à la conclusion que ce n’est pas fixe, « que la limite de la ville [est] rétractile et qu’elle [a] l’air de se déplacer comme un être vivant ». Les réflexions, les sentiments et les perceptions des protagonistes, qui souvent s’expriment à la première personne, sont représentés de telle sorte qu’on comprend leur point de vue. Leurs remises en question incitent à se jouer des catégories toutes faites, à ouvrir des fenêtres imaginaires, à faire un pas de côté.
Sur le site de Femina, Noëlle Revaz parle de cette expérience particulière d’écriture, où elle a dû se contraindre à des formes courtes et où elle a écrit « en quelque sorte en temps réel », dans le sens où le temps séparant l’écriture du texte et sa publication était très bref. Elle mentionne aussi que cela lui a permis d’atteindre un lectorat différent de celui de ses romans, d’avoir des réactions immédiates, et que cela a été stimulant.
Lorsqu’elle décrit quelle a été sa méthode de travail pour ce travail de commande, on retrouve la sensibilité et l’exigence qui transparaissent dans toute son œuvre :
Mes inspirations sont très diverses et elles me surprennent souvent. Ce sont souvent des moments anodins que l’on n’a pas l’habitude de considérer. Je les regarde autrement, je les pointe et j’en fais une chose énorme, qui prend toute la page et qui change le regard sur la situation. En fait, ma source d’inspiration c’est toujours un peu moi. Ce que j’observe, ce que je remarque, à quoi je réfléchis, ce qui me frappe, ce que j’ai vu, entendu, perçu. Car bien que je ne sois pas la protagoniste de mes textes, tout doit résonner et faire écho d’une manière ou d’une autre à travers moi pour que je l’écrive.