Paysages de carte postale et créatures terrifiantes
Avec ses lacs scintillants, ses pâturages luxuriants et ses petits villages pittoresques, la Suisse est réputée, dans l’imaginaire collectif, pour son caractère idyllique et sa propreté irréprochable. Pourtant, derrière ces paysages de carte postale rôdent des créatures terrifiantes, dignes de nos pires cauchemars. Tel est le postulat de Sous nos monts hallucinés.
Dans ce recueil, treize auteur·ices suisses romand.es, à l'instigation de Lucien Vuille, se sont prêté.es à l’exercice de la nouvelle, avec pour horizon commun l’univers glaçant de Howard Phillips Lovecraft, célèbre romancier américain et figure emblématique de la weird fiction – un sous-genre de la littérature de l’imaginaire caractérisé par la présence de créatures surnaturelles d’une étrangeté inquiétante, souvent pourvues de tentacules ou d’autres anomalies anatomiques dérangeantes.
Une phrase macabre qui se propage dans tous les livres d’une bibliothèque maudite, un monstre endormi dans les tréfonds du Léman, une chèvre maudissant les alpinistes qui ont le malheur de croiser son chemin, un géant de pierre faussement débonnaire, un lac noir d’encre niché dans une vallée encaissée, ou encore une statue revenue à la vie… Les monstres qui peuplent ces nouvelles diffèrent par leur nature, mais tous parviennent à glacer le sang de celles et ceux qui les rencontrent.
Le fantastique au cœur de la Suisse romande
Les codes du genre de la littérature fantastique horrifique sont bien présents : atmosphères brumeuses, lacs sombres, maisons abandonnées depuis longtemps par de mystérieux propriétaires, scientifiques désabusés et figures féminines ambivalentes. On retrouve également les créatures peuplant l’univers lovecraftien : des entités tentaculaires évoquant Cthulhu, des poulpes sous-marins, des bêtes parlant une langue inconnue, et même un avide lecteur obsédé par le Necronomicon. Pourtant, si le recueil rend hommage à l’univers de Lovecraft, il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre du maître de l’horreur pour apprécier Sous nos monts hallucinés. L’originalité du recueil réside dans son ancrage résolument régional, au cœur de la Suisse romande. Au fil des pages, on vogue sur le Léman, on plonge dans le lac souterrain de Saint-Léonard, on s’aventure dans les Alpes vaudoises et valaisannes avant de faire halte à Saillon, on arpente la colline du Mormont, on escalade les Diablons, puis on passe par Neuchâtel, Orbe ou encore les Franches-Montagnes.
La relation à la Suisse n’est pas uniquement géographique ; elle revêt également une dimension culturelle. Ainsi, on retrouve les écrits de Denis de Rougemont dans « La Phrase »de Julien Hirt, une référence au Centre Dürrenmatt dans « Lumière noire » de Dunia Miralles, ainsi qu’une évocation de la peinture de Courbet dans « Le géant de la grotte » de Mélanie Chappuis :
« Ces têtes qui apparurent dans la grotte échappèrent au pinceau de Gustave Courbet, pour la simple et bonne raison qu’elles n’existaient pas lorsque le peintre immortalisa l’entrée de la grotte et sa tête de géant. »
Certains textes jouent également avec le folklore helvétique : la vie d’une randonneuse bascule lorsqu’elle découvre une tête de Géant ornant une caverne sur les bords de la Salentze, en Valais. Et lorsqu’un groupe de scientifiques, en route pour rejoindre un collègue biologiste au sommet des Diablons, fait halte dans un restaurant, la serveuse s’écrie qu’ils courent à leur perte en risquant de croiser le Dahu – une créature à l’allure de chèvre boiteuse, pactisant avec le Diable : « Non ! Pas aller, dangereux ! Dahu, dahu ! Le Diable emportera vous tous ! »
L’ancrage régional de ces nouvelles permet de jouer avec les codes de la littérature fantastique, en créant un jeu de contrastes entre des paysages familiers et des créatures menaçantes. En insistant sur le caractère ordinaire, presque banal, du mal côtoyant des paysages de prime abord idylliques, le recueil nous rappelle que l’horreur n’est pas uniquement surnaturelle. Pierre Yves Lador l’illustre dans Échos du Gour Noir :
« Je croyais comprendre que l’horreur était une convention, que le surnaturel et le naturel sont identiques ou analogues. Qui fait tomber l’arbre qui écrase mon amoureuse, qui fait descendre les avalanches, provoque les inondations, les incendies, qui fabrique des terroristes, des enfants battus, des tueurs en série, des sadiques, qui choisit les victimes, des dieux venus d’ailleurs ou le hasard ou ce petit instinct du mal que nous avons en nous, instillé par ces Puissances ? »
Le surnaturel dans la banalité du quotidien
Dans « Lumière noire » de Dunia Miralles, un songe saisissant de réalité s’empare de la narratrice tandis que, pour échapper à la pesante routine des journées ordinaires, elle contemple une statue dans le Jardin Botanique de Neuchâtel. Elle plonge dans un univers surnaturel, dont elle n’est pas spectatrice, comme dans toutes les autres nouvelles, mais partie prenante. Elle vit une expérience qui la transforme elle-même et qui lui permet de quitter pour de bon son quotidien mortifère. Cette nouvelle, qui est la moins horrifique du recueil au sens littéral, est aussi la plus effrayante.
C’est peut-être là que réside la morale de ces treize contes glaçants : si des créatures maléfiques hantent notre imaginaire, la véritable terreur, elle, peut surgir plus près encore – dans la banalité du quotidien, dans des lieux apparemment sans danger.
AA.VV., Sous nos monts hallucinés, Hélice Hélas, 2025