Explorer les limites des lieux, des corps et des mots
Léodie Mancini sur Ce qu'on voit d'ici de Sylvie Aubry, Gilles F. Jobin, Isabelle Sbrissa
Dans Ce qu'on voit d'ici, Gilles F. Jobin et Isabelle Sbrissa proposent une expérience de lecture originale, avec une suite de poèmes inspirés par l’observation et la contemplation de leur région de vie : le Jura. Les textes sont magnifiquement accompagnés par les dessins de Sylvie Aubry, artiste également jurassienne, pratiquant la peinture et la gravure et ayant réalisé, entre autres, des vitraux pour des églises. Pendant plusieurs années, les écrivain·es ont parcouru ensemble le Jura pour écrire dans différents lieux, au cours de sessions imposées de 45 minutes. De la forêt de Montfaucon à la Tour de la Faux d’Enson en passant par Porrentruy, Delémont et Saint-Imier, Gilles F. Jobin et Isabelle Sbrissa ont cherché à traduire en mots la beauté des paysages, ses mystères et ses frontières. Un exercice aussi créatif que méditatif.
L’ouvrage fait alterner les voix. Chaque fragment porte, en marge, les initiales de son auteur·ice, offrant au lecteur la possibilité d’identifier celle ou celui qui s’exprime. Les poèmes du recueil sont d’une grande diversité, mêlant styles et formes, jouant avec la mise en page et la composition, fragmentant parfois les mots ou transformant les pages en une sorte de palimpseste, nouant et dénouant des fragments d’histoire, explorant sans cesse les limites des lieux, des corps et des mots. L’écriture est avant tout sensorielle. Les auteur·ices, au-delà de nous décrire un paysage, cherchent à nous le faire vivre, sentir, et pour cela recourent à une prose vibrante, à fleur de peau.
Une pive tombe
Une goutte claque un son
Chut ! Le mot éclateLa forêt est là
Les mots appellent l’absent
Ferme ton carnet !Pris entre deux pages
Un corps écrasé d’insecte
Comme signature(I. Sbrissa, p. 5)
Des titres comme « à l’eau », « à l’air », « en tracteur », « en barque », ou encore « au noir » prolongent l’expérience immersive, emmenant les lecteur·ices à travers lieux et saisons. Ainsi, en plein hiver, depuis la Tour de la Faux d’Enson à la Roche d’Or, la brise glaciale fige aussi bien la vue que les mots.
Le brouillard givrant a figé les formes, redessiné les branches. Les Franches d’un côté, la France de l’autre, les différences sont imprononçables. La bouche engourdie. Les yeux éblouis. D’ici on croit dominer le sujet, mais lier sa langue au froid et à la neige est un désir hasardeux. Toute nomination gelée, les mots s’ensevelissent sous l’épaisse couche de splendeur.
(I. Sbrissa, p. 38)
En se confrontant à leur environnement, les auteur·ices interrogent leur incapacité à saisir pleinement un paysage, à le « faire voir » dans toute sa complexité. Les poètes décrivent les choses et les lieux sans jamais les nommer explicitement, mettant en lumière que ces réalités n’ont pas de nom en elles-mêmes, que ce sont nos mots et nos conventions qui leur donnent une identité. Cette réflexion sur le langage, ses usages et ses limites, ainsi que sur le besoin et la difficulté de décrire un lieu, constitue une part essentielle du recueil.
Tout ce territoire ! Et sur cette page, je ne saisis qu’un brin de ce que je vois et ressens. Comment y faire entrer la vue à trois cent soixante degrés ? La question reste elle aussi grande ouverte. Ma langue n’est qu’un petit outil, un tout petit tamis, serré, serré, de texte en texte je précise la forme et la nature de cet instrument dérisoire et comme le fou, je décris le doigt qui me cache la lune.
(I. Sbrissa, p. 38)qu’ai-je dit de la barre de fer gelée qui gisait par terre à côté d’une balustrade piquée d’aiguilles de givre (n’aurait-il pas fallu plutôt écrire ouatée ?)
qu’ai-je dit de l’encre qui ne se fixait plus sur le papier où je cherchais à décrire tout ce qui se confondait en ressemblances dans cet après-midi de janvier (deviendrait-il inévitable de réécrire entièrement ces lignes ?)
qu’ai-je dit de cet avion qui avait soudain cloué le silence du ciel qui tombait dans la neige
qu’ai-je dit de ce qui s’appelait jadis point de vue avec table d’orientation au plus haut de l’éminence et dont rien ne subsiste si ce n’est dans les livres (que puis-je écrire d’autre sur ce lieu que l’entêtante difficulté d’en parler, que de chercher encore comment je m’y inscris et comment je m’y trouve peut-être personnage du théâtre des choses ?)
(G.F. Jobin, pp. 89-90)
Dans la contemplation surgissent également des questionnements profonds. L’extérieur devient alors un moyen d’aller à la rencontre de soi-même, de traverser ses propres vallées intérieures. L’eau s’écoulant d’une fontaine se fait la métaphore du passage du temps, révélant chez son observateur une peur plus intime.
Un coup de vent chasse les feuilles déjà racornies qui se fichent bien de ce que j’écris sur elles comme l’eau qui continue interminablement de s’écouler, comme les murs de la maison qui n’en finissent pas de vieillir. Il y a là des choses que je ne connais pas, elles m’échapperont encore longtemps même si je suis assis près de la fontaine toujours remplie devant la maison toujours vide. Et ça se cogne à ce qui rechigne en moi à l’idée de cet écoulement et de ce vieillissement.
(G.F. Jobin, p. 13)
Regarder et traduire un paysage, c’est aussi mettre en lumière son histoire. Parler des gens qui ont fondé les villes, qui les ont habitées, qui y ont lutté, comme les ouvrières et ouvriers qui ont fait du Jura une terre emblématique de l’horlogerie. Écrire pour ne pas oublier. Pour rendre hommage.
le balancier de la montre oscille
il divise le temps en parts égales
ouvrières courbées sur l’établi
les mains ne tremblent pas
la fatigue épuise les yeux
les ouvriers ajustent les rouages
la découpe du temps
maîtrise et contrôle
une idée fixe
le temps est multiple
arrivent les nouvelles technologies
les cadences augmentent
les salaires ne suivent pas
révolte de femmes d’hommes
à fort défendre leurs droits
les voix ne s’éteignent pas
sourdes sombres
d’une haute résistance
elles nous parlent encore
des travailleurs des travailleuses
on devine les silhouettes
devant les murs à manifester
ici dans le noir de l’espace(G.F. Jobin, p. 65)
Les dessins de Sylvie Aubry s’accordent parfaitement avec les textes. Ses formes ludiques et sa palette colorée apportent au livre une dimension nouvelle, dans une approche qui mêle l’abstrait au symbolique. Bien loin de la simple illustration, ses images proposent un autre regard, ouvrent à d’autres horizons et insufflent une seconde vie aux textes.
Les textes d’Isabelle Sbrissa et de Gilles F. Jobin se répondent avec connivence, dans une harmonie subtile, chacun·e avec son style, sa sensibilité, son regard, sans jamais empiéter l’un·e sur l’autre. Écrire dans la campagne environnante, dans une gare, une chapelle ou sur un parking de centre commercial : cela nous rappelle que l’exploration n’est pas réservée aux terres lointaines mais qu’elle peut se faire chez soi, dans sa ville, sa région et à l’intérieur de soi. Avec Ce qu’on voit d’ici, Gilles F. Jobin, Isabelle Sbrissa et Sylvie Aubry nous offrent un véritable objet d’art, un conte visuel et poétique qui invite à découvrir, ou redécouvrir la magnifique région du Jura, mais aussi, et peut-être surtout, à ouvrir les yeux sur notre proche environnement, à nous interroger sur notre relation au monde extérieur, à la manière dont nous le percevons, aux effets qu’il produit sur nous et aux outils dont nous disposons pour en rendre compte.
NB : Cette critique a été écrite dans le cadre du stage du programme de spécialisation en littératures comparées du Master ès lettres de l’Université de Lausanne, après une formation à la critique littéraire dispensée dans le cadre de L'Atelier comparatiste.