Extraordinaire diversité
Renato Weber sur Récits d'Helvétie de Rafik Ben Salah
Ni le titre, ni le quatrième de couverture, ni même un extrait – fût-il savamment choisi et commenté – ne sauraient donner une idée de ce livre et de l’expérience de lecture qu’il offre. Ils ne promettent tout simplement pas assez. Qu’il s’agisse de récits relatant les expériences de l’auteur liées à son arrivée en Suisse, et plus particulièrement dans le canton de Vaud, où il s’est installé après ses études de lettres à la Sorbonne, de récits «à la lisière de l’autobiographie et de la nouvelle» (quatrième de couverture), voilà qui est vrai, évident, mais sans doute insuffisant, voire réducteur… De même, la subjugation «par les cimes enneigées, mais aussi par les mille et une vertus de ce petit peuple alpin» et «[s]es travers» (toujours de la quatrième de couverture) ne font de loin pas l’intérêt de l’œuvre.
Alors comment mieux rendre compte de ce que sont réellement ces Récits d’Helvétie? Peut-être en précisant qu’il s’agit avant tout d’un recueil de récits, qui sont totalement indépendants, ayant chacun leur forme, leur ton, leurs personnages. Le (seul?) dénominateur commun est leur matière première: l’autobiographie de l’auteur. Mais cela s’arête là. Si l’on veut se faire une idée plus précise des thèmes et de la diversité des dix textes recueillis, un coup d’œil à la table des matières en fin de volume peut déjà se révéler plus à même – outre peut-être de nous mettre l’eau à la bouche – de nous donner une impression plus juste: à côté de quelques titres à première vue innocents, «Regards en Suisse» ou «Un amour en train», on en trouve qui annoncent plus clairement la veine expérimentale et ludique de Rafik Ben Salah – qui ne manquera pas de frapper durablement le lecteur curieux de s’y plonger: «Le petit pêcheur sans ligne», «Naouèle le Salvateur» ou «Un coup de jasmin» par exemple, annoncent à eux seuls déjà bien le ton (ou certains tons). Mais cela reste insuffisant.
L’étonnante diversité de formes, de registres et de voix atteint un niveau presque expérimental dans certains des récits. Si elle réserve plus d’une surprise savoureuse, elle rend impossible toute citation d’extraits représentatifs de la totalité, mais frappe également d’insuffisance les éventuelles tentatives de résumer l’ouvrage. On serait très tenté de le faire, car les passages ne manquent pas, mais tout choix de citation, de mise en évidence, reviendrait à commettre une injustice, à créer un déséquilibre, à donner une idée erronée de l’ensemble et de son foisonnement – pour une fois, il n’y a que l’exhaustivité (ici, la lecture du livre) qui peut réellement en rendre compte.
À défaut de pouvoir citer des extraits, et vu l’impossibilité de présenter un résumé, nous nous contenterons de donner, en vrac, quelques-uns de ces éléments autobiographiques: stupeur du jeune Rafik, lorsqu’il voit le président de la Confédération, un soir à Berne, où son père est diplomate, seul dans un café, serrer la main à différentes personnes, dont son père; incompréhension générale quand, encore jeune, il s’adresse au père de sa compagne (à un «aîné»), pour lui demander conseil quant à l’opportunité de l’achat d’une voiture; souvenir d’un collègue enseignant de Moudon qui un jour lui confie l’histoire, digne d’un scénario de thriller, de sa rencontre avec celle qui est aujourd’hui son épouse; portrait de l’un de ses élèves «difficiles» – provenant d’un milieu familial rien moins que favorable et blâmé à l’unanimité par ses collègues enseignants – qui un jour se confie à lui; récit d’un médecin-paysan, vétérinaire et écrivain à ses moments perdus, lors d’une réunion chez lui à laquelle assiste le narrateur, d’une découverte témoignant d’un acte zoophile (une bouteille de Pinot noir retrouvé dans les entrailles d’une vache chez le paysan Marcel); évanouissement de la mère, à peine «débarqu[ée], ce jour de Noël, en la bonne ville de Louzâne (sic)» («Naouèle le Salvateur»), lorsque, arrivée au poste de police après plusieurs péripéties avec un père Noël en gare de Lausanne, elle aperçoit par hasard le cliché de son fils, tout récent lauréat d’un prix littéraire, qui occupe la moitié de la page du quotidien que la policière assise en face d’elle lit en attendant l’interprète, etc. etc.
On pourrait continuer à souhait, que cela resterait honteusement insuffisant, qu’on ne parviendrait pas à rendre la palette extraordinaire des thèmes, des tons, des points de vue, et la très grande habileté de l’auteur à ourdir ces microcosmes stylistiques. D’un texte à l’autre, on passe en effet de la première à la troisième personne, du journal intime au conte en passant par l’épopée, le poème, la slam poetry, du style le plus élevé à l’absence de ponctuation. Tout semble y être. Cette gymnastique stylistique ne fait pas halte non plus devant les mots: très attentif également aux récits oraux des autres et à leurs accents (même la prononciation est rendue par l’orthographe) – dont certains sont rapportés en style direct – le narrateur (-auteur?), d’esprit particulièrement ludique et capricieux, n’hésite pas à fabriquer les néologismes les plus invraisemblables, à mêler l’incompatible. Il en résulte des récits à son image: parsemés d’humour, foncièrement hybrides et polyphoniques, ils se tiennent, outre par l’aspect autobiographique (qui semble parfois presque passer à l’arrière-plan), par cette esthétique du déguisement qu’ils semblent mettre en œuvre – il ne manque d’ailleurs pas l’un ou l’autre clin d’œil dans ce sens de la part du narrateur-auteur.
On se surprend à penser que l’intérêt de cet ouvrage ne réside peut-être pas en premier lieu dans un contenu (autobiographique), mais dans l’exploration (vertigineuse) des possibilités qu’offrent les différentes formes littéraires pour le raconter. Ce qui étaie cette hypothèse est la grande variété des genres que le narrateur semble – et il le fait avec un talent et une maturité à toute épreuve – vouloir pasticher: outre l’élément autobiographique ordinaire, le roman policier, le monologue (ou le pseudo-interview), le conte, l’épopée, le poème, le journal intime, etc. En fait, on pourrait sans autre placer un «pseudo-» devant chacune de ces étiquettes, non pas dans un sens péjoratif, tant s’en faut, mais d’une manière à rappeler (rappel qui est bien celui de l’auteur-narrateur, tout au long de l’œuvre) que la littérature est, fondamentalement, un jeu continu non seulement avec notre (in)crédulité, mais aussi avec les codes existants. Récits d’Helvétie doit alors effectivement se lire aussi comme une galerie de pastiches, inventifs et fort savoureux, de chacun de ces genres et chacune de ses formes.