Fantômes
Elisabeth Vust sur Fantômes de Jérôme Meizoz, Zivo
Les fantômes hantaient déjà les précédents écrits de l'écrivain et sociologue Jérôme Meizoz; ils sont aujourd'hui au centre d'un recueil aussi réussi graphiquement que littérairement. Dès le début de ce texte au titre explicite, les morts se mêlent aux (sur)vivants lors d'un cortège de Mardi-Gras. Cette scène et les suivantes ont lieu dans un canton du Valais réel et métaphorisé, où l'auteur ne vit plus, mais où sa prose se nourrit, se forme, dans un mouvement de questionnement (du poids des traditions par exemple) et de reconnaissance (au père dans Père et passe notamment).
Parmi les disparus, certains sont dessinés en creux, comme le frère – son absence inexpliquée à la table familiale, puis le coup de fil annonçant l'accident fatal; d'autres sont plus «visibles», telle la mère dont la bouleversante présence ramène à Morts ou vif (1999), récit de deuil plein de grâce accompagné de photographies d'Oswald Ruppert. Ce n'est donc pas la première fois que l'écrivain fait dialoguer son écriture avec des images, lesquelles ne se contentent pas d'illustrer, de coller aux mots. Elaborées ici de concert avec le texte, les lavis du peintre Zivo (Zivoslav Ivanovic) en soulignent l'inquiétude, la tendresse retenue, et y ajoutent leur vision de ces fantômes, invisibles et pourtant si agissants dans nos vies.
D'abord défilent sur la page l'ancien curé qui «rangeait sa tristesse sous d'immenses plaisanteries», «trois sœurs italiennes que la tuberculose avait étouffés avant l'âge adulte», un fils perdu en bas âge ne reconnaissant pas ses parents, vieillards maintenant; toute une cohorte de spectres «très fiers», parlant haut. Et au bout de la route, la mère - «Tant d'années avaient passé sans elle. Elle saluait chaque personne et tous lui souriaient. Son corps était intact, malgré le train direct qui l'avait emportée de l'autre côté».
Le temps n'est plus celui du reproche – «Mère, longtemps, j'ai demandé en vain pourquoi tu nous avais quittés ainsi, sans même laisser un mot. Je t'en ai voulu silencieusement de cet abandon. Mais je vois que tu es rassemblée et tranquille».
Jérôme Meizoz ressaisit avec délicatesse le silence entourant ces tragédies familiales; il parvient à retrouver, à comme toucher de nouveau son état d'enfant. Il élucide l'incompréhensible d'alors, perce le mystère entourant «maman a besoin de repos», met au jour les enjeux de conflits dont il était le spectateur contraint, l'otage des tensions.
Restant toujours à hauteur d'homme, il use de son regard et de sa sensibilité de sociologue, et parle alors d'un autre silence – «il y a les choses et leur poids ancien, qu'on n'interroge pas»; il dépeint une société patriarcale, cloisonnée, apeurée par «l'alentour» et enfermant les femmes dans leur rôle. Et cette «crainte du péché transmise dès l'enfance».
Réfléchissant pour ainsi dire de l'intérieur, l'auteur montre le clash sociétal après la vague de Mai, la jeunesse qui se met à interroger l'autorité, à danser sur les interdits. Et l'adolescent qu'il était vibrant «à cette joie sans entraves, à ces cheveux fous» dans le film du moment, Hair.
En somme, s'il parle d'un milieu précis et familier, le Valaisan d'origine ouvre le récit au collectif, et approche l'histoire du rapport entre les générations. Ces allers-retours (je-nous, passé-présent) s'incarnent dans ce geste du fauchage, qui «ne s'apprend pas avec les mots. Il vous entre dans le corps peu à peu». Ce qui était travail pour les anciens est devenu «défouloir» pour l'intellectuel assis à un bureau «quarante-sept semaines par an».
«FAUX FAUX FAUX FAUX FAUX FAUX», les mouvements de la faux dénouent la mémoire, balayent les frontières, relient Jérôme Meizoz à deux mondes nourriciers: la terre natale et l'écriture - la faux et la plume. Faux le plaçant dans une filiation à un père qui le traitait de maladroit. Faux et plume pour ne pas faire herbe rase d'un passé encore vibrant d'émotion dans ce récit en plusieurs tableaux, d'une grande densité textuelle, réflexive et suggestive, tout en pudeur et ellipses.