Fusil
Claudine Gaetzi sur Fusil d’Odile Cornuz
Fusil est le sixième ouvrage d’Odile Cornuz, et son premier roman. Il décrit une relation de couple et une tentative de vie en famille. On sait dès le début, par une prolepse, que cela se terminera par une séparation.
Les protagonistes – une femme, son enfant, un homme – restent anonymes, comme s’il fallait éviter de trop les caractériser, de trop les singulariser. Même leur chien n’a pas de nom.
Vingt ans après s’être séparée de son mari, elle décroche le téléphone, quelle stupeur, c’est lui, il veut récupérer son fusil. Le passé ressurgit, elle est amenée à se souvenir de ce « qu’elle avait su petit à petit estomper », pour refouler la souffrance.
Une trentaine d’objets – dessinés sobrement, presque schématiquement, par l’autrice – servent de supports, ou de jalons, à la réactivation de la mémoire. Peut-être faut-il, pour tenter de démêler les fils d’un passé douloureux, procéder avec prudence, s’efforcer d’être objectif ? La liste des objets, qui figure au début du volume, ne laisse pas présager un drame. Mis à part l’objet qui donne son titre au roman, tous semblent banals, inoffensifs. Il y a bien un « piège », mais il ne sert qu’à attraper des souris qu’on relâche ensuite à la campagne. Au cours de la lecture, on constate que certains objets, par leur simple présence, créent des conflits, suscitent des déceptions ou des rancunes, et que d’autres, selon la manière dont ils sont manipulés, peuvent devenir extrêmement dangereux.
Au tout début de sa relation avec l’homme, la femme apparaît fragile, mal remise de ce qu’elle a vécu auparavant, qui est juste évoqué :
Elle avait ainsi traversé les saisons puis choisi l’hiver ; pour moins souffrir, certainement ; étouffer les cris intérieurs et extérieurs, se tenir droite, ne pas fondre.
Elle accepte sans enthousiasme d’épouser cet homme qui le lui propose parce qu’il « aimerai[t] que ça puisse durer, ensemble ». Il n’est pas question d’amour, juste de la sensation de bien-être qu’il éprouve en la côtoyant. Quant à la femme, elle n’éprouve guère de sentiments. Son corps et son esprit sont scindés ; cette fracture la coupe d’elle-même et d’autrui. Pour elle, l’enfant est surtout une présence, un être dont il faut s’occuper, avec lequel elle partage des activités, mais avec détachement, presque indifférence parfois. Elle est gelée, alors que l’homme sait paraître chaleureux. Elle a des failles qui la rendent manipulable, ce dont il profite. Elle est passive, cela excite le désir de l’homme, la jouissance intense qu’il lui fait connaître est d’un érotisme cru.
Par la suite, lorsque l’attirance des corps s’est épuisée, surgissent les difficultés, les reproches, les rancœurs. Ils s’installent malgré tout dans la vie commune. Rénovent une maison à la campagne. L’enfant grandit sans que la mère la préserve du mépris et de la violence de l’homme. Dans les chapitres où l’enfant apparaît, on la voit agir seule, être prise dans les interactions familiales, subir une atmosphère délétère, mais on ne peut que deviner ce qu’elle éprouve. Ce sont surtout les faits qui sont décrits, les paroles qui sont rapportées. Parfois on accède aux pensées des personnages. Leurs sentiments sont très peu nommés. L’homme et la femme ont de la peine à les cerner pour eux-mêmes et donc à les exprimer. Souvent, ils ont même de la difficulté à appréhender leurs propres pensées, qui sont confuses, déconnectées de leurs corps. La voix narrative s’abstient de livrer et d’analyser ce qu’ils ressentent ; elle se concentre sur leurs sensations, en particulier celles de la femme, sur laquelle le roman tend à se focaliser.
Il arrive que la femme se questionne : aurait-elle trouvé enfin « l’homme de sa vie » ? Quelque chose lui plaît, la rassure, dans l’engagement qu’ils ont pris. La stabilité qu’offre le mariage ? L’aisance financière ? Elle trouve qu’en public, l’homme sait jouer « l’homme avec une grande aisance », qu’il en a tous les attributs : grand, baraqué, brusque, mais aussi sensible et par conséquent impulsif, colérique. Il est entreprenant, persuasif, séducteur, ce qui la fait se sentir femme. Elle essaie de se persuader que grâce à lui, elle n’est plus à la dérive « comme un iceberg », qu’elle s’est dégelée, qu’elle peut désormais profiter d’un « repos relatif sur du solide ». Malgré ses doutes et ses interrogations, la vie en famille se poursuit. Il devient plus agressif, plus cruel. Il casse des objets, rabaisse l’enfant, malmène le chien. Elle finit par dire que ça ne va plus, que « quelque chose devait changer ». Il dit que si elle le quitte, il se tuerait, après avoir tué leur chien : « Je t’aime trop. Voilà. Je serais bousillé sans toi. »
Le récit s’appuie sur les faits, qu’il décrit sobrement. L’approche psychologique se fait par une représentation des situations, et non par des explications. Sans cesse apparaissent des clichés de genre ; ils nous permettent de saisir la mécanique de cet engrenage relationnel pervers. Dans l’« Épilogue », on ressent la volonté d’amener à une prise de conscience ; la perspective change, le texte est rédigé à la deuxième personne du singulier, il est adressé à la femme qui a quitté son mari et qui s’apprête à se débarrasser du fusil : « Toi, tu agis. Tu désencombres. Tu vires. » Cependant, dans les paragraphes suivants, qui traitent des relations toxiques, on peut aussi avoir le sentiment que le texte nous est adressé et qu’il s’agit d’une mise en garde : il faut s’exercer « à repérer les malfaisants », qui possèdent l’art de la dissimulation, mais qui peuvent se trahir par des gestes ou des paroles apparemment anodines. On doit donc être attentif à des indices ténus. Leurs pièges sont tels qu’on peut très bien ne pas remarquer qu’on s’est laissé prendre :
Tu risques même de ne pas te rendre compte que tu t’es fait harponner, que la prochaine étape vise l’absorption et qu’ensuite tu ne seras plus qu’une carcasse vide, poussée négligemment du pied depuis une voiture qui démarre en trombe. Donc : t’entraîner, t’entraîner et t’entraîner encore – parce que ce n’est pas ça, le destin que tu souhaites à qui que ce soit, celui de carcasse abandonnée.