La folie, symptôme de la violence du monde

Maxime Maillard sur Notre-Dame-des-Démolies d’Olivier Vonlanthen, La Mécanique des ailes de Chloé Falcy et Folie entre mes doigts d’Alice Botelho

La littérature aime (à) la folie. Elle se sent chez elle là où ça déborde, quand ça craque et vacille au point de faucher l’évidence, le tout-cuit. Ainsi la figure du fou, de la démente, de l’interné regagne-t-elle, grâce à sa force d’empathie, sa vertu introspective et sa puissance imageante, forme humaine. C’est aussi parce que son champ n’est pas miné par le devoir de la preuve que la littérature peut à loisir, presqu’à sa guise, esquisser des possibles et rendre à l’énigmatique fait d’exister sa précarité, son ambivalence. Trois livres parus en 2025 l’illustrent de fort belle manière, chacun tâchant de façon singulière (à l’instar de chaque cas de folie), d’éclairer l’obscur, d’approcher l’incandescence d’une révolte, d’une résistance qui ne dit pas toujours son nom.

Olivier Vonlanthen prend appui sur le meurtre commis par une dame de compagnie en 1968 pour remonter le cours d’une vie minuscule, invisibilisée dans la geôle dorée de l’économie domestique. La servante n’y est pas allée avec le dos du couteau : neuf coups assénés de sang-froid dans le corps « d’une salope de baronne » – le discours indirect libre suggérant qu’elle a pu le penser au moment de se lâcher. Geste exutoire ? 

Voici Marthe, la trentaine bien entamée, qui regarde « la béance sans fond » creusée dans le ventre de sa patronne, « pivoine éclatée dans le tard matin ». L’auteur fribourgeois de Notre-Dame-des-Démolies (La Veilleuse) déploie une écriture très travaillée pour décrire cette vie brute. Il manie la métaphore, l’effet de relance, l’anaphore, le liseré baroque – entre âpreté et caresse – d’une phrase qui a plusieurs poumons comme le poulpe, pour nous faire entrer dans la chair apeurée de son personnage. Tant d’injonctions silencieuses agissent sur ce cœur bigot, ce désir entravé, ce corps empêché, soumis, violé et pétri de cauchemars dont on suit les gestes au service d’autrui et les visions infernales en une suite de courts chapitres entrecoupés d’effet de réel (écho de la presse, registre d’écrou) et de matériaux divers (citation de Maupassant, passage de la Bible). 

Le récit se déroule à Rabat, « ville sans personne, blanche à mourir, blanche sable, blanche rêche, blanche rien », dans les jardins du château des Morettes, à Matran, avant Ueberstorf, dans le district de la Singine, en une chronologie inversée qui laisserait pour un peu penser que le trouble s’origine là, entre une mère croulant sous la corvée et un père misérable. À moins que ce ne soit, non loin, dans une grotte à la Vierge, sous le poids d’un effondrement mystique ? Ou à l’école face à l’effrayant instituteur ? Qui sait ? Pas même Marthe dont la pauvreté en mots et en langue n’est que le corollaire de cette pauvreté congénitale, sociale et indécrottable qui lui a tenu lieu d’écosystème physique et mental.

Peindre contre l’oubli

Le diagnostic lâché en passant par Olivier Vonlanthen – « crise de schizophrénie paranoïde sévère » – n’intéresse guère la littérature, contrairement à la psychiatrie et à la justice pénale. On ne saura pas combien d’années Marthe a passé en prison pour son crime, pas plus qu’on ne saura la durée du séjour d’Eugène Gabritschevsky dans l’asile où débute le livre de Chloé Falcy, La mécanique des ailes (Hélice Hélas). D’ailleurs le nom de son personnage n’apparaît pas dans le roman et il faut lire la postface de Michel Thévoz pour apprendre que cette figure emblématique de l’Art Brut y fut internée de 1931 à 1979, réalisant cinq mille peintures et dessins avec du matériel de rebut : papier radiographique, formulaires, etc. 

Derrière l’enceinte de l’institution, « la normalité, c’est l’homme qui crie », lit-on dès l’entame de ce roman enlevé et librement inspiré d’une vie aux antipodes de la foi noire et de la souffrance de Marthe. Pourtant, elles se touchent en un point de bascule qui dit beaucoup, ces existences vrillées par la violence alentour. « Ce n’est pas moi qui suis fou, c’est le monde », clame ainsi le narrateur.

Écrit à la première personne dans une langue ample, élégante et à la minutie égale à celle dont fait preuve cet entomologiste fanatique pour observer ses spécimens miniatures, les décrire et les collectionner, le texte va et vient entre le présent de l’internement et la mémoire d’un parcours qui conduira ce fils d’un célèbre bactériologiste russe à étudier les mutations des mouches drosophiles à New York. Laissant derrière lui une mère narcissique dont l'existence sera balayée par la Révolution russe, tandis que la Grande Guerre (avant la seconde) draine son lot de cadavres sur le sol européen. Voilà pour l’arrière-plan et le cadre temporel. 

Car l’essentiel est ailleurs… il vibre dans l’interstice, dans ces atlas imaginaires, ces vitraux somptueux que dessinent les ailes des papillons, dans ces trompes maculées de pollen, « ces ocelles immenses pailletées de jaunes et trouées de ronds bleu et blanc » scrutées avec ferveur. L’autrice réussit à faire coexister dans un seul être science et art, beauté et rigueur, vertige et adoration. Voici le narrateur observant une larve devenir nymphe, en une évocation poétique où se nouent les ordres de grandeur et de réalité : « La tête du papillon en est sortie et les ailes qui l’enveloppaient comme un suaire lui ont donné la clé du ciel, défiguré par le sillage d’un bombardier. »

Miracles de la métamorphose, mais aussi miroirs de notre finitude, reflets grouillants de la vie dans ce qu’elle a de plus envoûtant, étrange, obstiné, repoussant, « enfantée dans la pourriture ». Tels s’invitent les insectes au fil des pages du livre de Chloé Falcy. Et le réel avec eux, filtré, amplifié, déformé par une psyché de plus en plus habitée par ses créatures. 

Les amis de la fac parlent politique et peuple qui se révolte, le narrateur les voit « tous transformés en fourmis en train de dévorer le cadavre d’un coléoptère obèse » ; un premier baiser lui instille la vision d’un « cou aussi long que celui d’une phasmida ». La fantasmagorie culminera dans un rêve de métamorphose quasi mystique là aussi : larve – nymphe – imago ailé – envol – coït. « Le temps de plonger ma trompe au fond de fleurs belles comme des chefs d’œuvre. » Prémisse à l’effondrement, à l’ingestion de vers de terre, à l’hôpital où, des années plus tard, ils le supplieront dans ses cauchemars : « Peins-nous, que le monde ne nous oublie pas ! »

Ensemble, seuls

Dans le premier roman d’Alice Bothelo, plusieurs personnages partagent aussi cette peur d’être oubliés. Le décor s’y resserre entre les murs d’une institution, quelque part dans la région de La Côte. Le lecteur voyage avec la langue, nerveuse, syncopée, mue par l’urgence, parfois déséquilibrée comme un cœur qui ne bat plus en rythme sous l’effet de médicaments qui empêchent d’être tristes. La nature se réduit à un jardin où des « dépressos » fument avidement. Folie entre mes doigts (Mercure de France) est également porté par une voix qui dit « je », prénommée Alice, qui est ballotée du réveil absurde à la salle du petit déjeuner, puis de sport, avant une thérapie de groupe, une séance avec le psy, une clope avec Maud, Vicky, Félice et les autres. 

Il y a aussi Josie qui parle à son petit oiseau ; Alexandre et son syndrome de l’infantilisme, qui vit comme un bébé, dort dans un lit à barreau, et le très étonnant mangeur de décorations de Noël (variante du syndrome dit de Pica). Bref, sous le tragique d’un séjour d’enfermement où médication rime avec déresponsabilisation, surgit par petites touches impressionnistes le comique. Et Alice Bothelo parvient habilement à faire cohabiter douleur, pudeur et légère ivresse (sans alcool bien sûr), souvenir traumatique (de son ex assourdissant, de son père toxique et abuseur) et échappées lyriques, comme lors de cette virée en 4x4 entre nanas jusqu’au sexshop d’Allaman, l’équipée oscillant entre surexcitation, blagues lourdes et soudaines décompensations.

Dans un univers où nausée et vertige sont quotidiens, où l’on est « ensemble seuls avec nos corps perdus », comme dépossédé de soi, où le personnel médical ne brille pas par sa souplesse, la lueur provient de cette communauté de femmes qu’Alice réunit autour d’elle. Suscitant des sessions de teinture de cheveux, des conversations sur le désir féminin, sur « la violence du silence », les préférences masturbatoires. « Comment entrouvrir la porte du plaisir ? » se demande la narratrice, qui suggère aussi avec ce texte que les pathologies, avant d’être des maladies mentales, sont d’abord des résistances. Des résistances face à l’abus, au harcèlement, face à la folie des autres, au trop plein du monde.

  • Olivier Vonlanthen, Notre-Dame-des-Démolies, Éditions La Veilleuse, 224 pp.
  • Chloé Falcy, La mécanique des ailes, Éditions Hélice Hélas, 220 pp.
  • Alice Bothelo, Folie entre mes doigts, Éditions Mercure de France, 168 pp.

 

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