Après le décès brutal de son père, Francine Wohnlich a éprouvé le besoin de prendre l’air, le désir d’«être emportée par le souffle des autres». Rencontrer des inconnus, avoir avec eux des échanges ouverts à ce qui surgirait, et toujours leur poser la même question, avant de les quitter: «Quand est-ce que tu te sens le plus vivant?» Elle retranscrit ces entrevues sous forme de récits, dans lesquels elle décrit les décors et les personnes, rend compte de la conversation qui se déroule, tout en faisant part de ce qu’elle ressent sur le moment et des souvenirs personnels qui lui reviennent; les paroles d’autrui sont en italique, mais pas toujours, et rapportées tantôt en discours direct, tantôt en discours indirect; ainsi les voix d’autrui se mêlent à celle de l’autrice, sur un mode subjectif, réfléchi et assumé. Lorsque Peggy «explique qu’elle dessine ce qui la tracasse pour que ça sorte», Francine Wohnlich pense qu’elle écrit non pas pour se défaire de ce qui la préoccupe, mais «pour y mettre du sens, pour en savoir plus». Elle précise: «Il me semble presque que je pourrais dessiner le mouvement inverse: j’écris pour que ça devienne mien, pour lutter contre la dépossession.» Ce n’est pas pour autant qu’elle s’approprie les histoires de vie, perturbantes, intrigantes, bouleversantes, qui lui sont confiées: avec sensibilité, elle leur donne une âme, et comme elle décrit aussi quels échos intimes ces récits réveillent en elle, cela a pour effet qu’on sent vivant en lisant Vivants.
(Extrait de l'approfondissement La parole d'autrui comme impulsion pour écire, de Claudine Gaetzi)