La Poussette
Elisabeth Jobin sur La Poussette de Dominique de Rivaz
Elle y revient sans cesse: cet épisode où, âgée de quatorze ans et six mois, lors d'une promenade, elle renverse une poussette. Une poussette dans laquelle dormait le bébé de sa maîtresse de puériculture. Sa nuque heurte le pavé. Le reste, assure la narratrice, ne serait pas arrivé sans cet accident. Le reste: un monologue tacheté d'angoisse. Des événements qui, par détours, la ramènent à la catastrophe. Le reste, c'est aussi l'articulation d'une voix qui, adoptant des accents enfantins, des mots naïfs et fragiles, mure la narratrice dans adolescence éternelle. Les autres grandissent, deviennent, tandis qu'elle reste esseulée, en arrière, abandonnée en cours de route.
Les phrases de ce roman concis se dévident comme un fil tiré d'une pelote de laine. En couleur de fond, la culpabilité. Et, plutôt que de se raconter, la narratrice aligne les événements les uns après les autres avec une honnêteté étonnante. Ainsi justifie-t-elle l'abandon des métiers de la petite enfance pour l'horticulture, cette autre manière d'observer les organismes se développer. Elle narre sans ironie son entrevue inopinée avec celui qu'elle nomme déjà son mari. Sur le «gazon hélicoïdal» du terrain de golf, le voilà, cet homme-grenouille, qui récolte les balles perdues dans les trous d'eau, avant de les laver puis de les revendre. Suit une courte romance aux teintes vertes des greens, rythmée par les termes techniques relatifs à l'exécution des meilleures balles de golf, structurant la pensée d'une femme apeurée. Cependant, le passé la rattrape, et le mari se met à rêver d'un enfant. La narratrice s'inquiète : «dans mon ventre, ça n'allait pas être tellement plus clair que sur le fond des obstacles d'eau». En effet : elle qui se fascine pour les marques de poussette et les bébés, comme on convoite une félicité interdite, découvre sa stérilité, ses trompes «enroulées comme des spaghettis sur une assiette», conséquence, dit-elle, de l'accident de la poussette qui la poursuit. Ce fantôme rappelle sans cesse sa présence : trous d'eau, fluides corporels, vase et algues, autant de détails de sa vie qui, par association, la ramènent aux fœtus flottant dans un confortable liquide, protégés dans les ventres des femmes. Et les réalités de se confondre, les bébés de devenir des poissons, «des carpes, des raies, avec des bouches grandes ouvertes, qui cherch[ent] l'air». Toujours, ce même refrain de la maternité, sa bulle de douceur, qui se refuse à la narratrice. Enfant ou mère, l'un se définit par rapport à l'autre. Dans sa tête, leurs rôles finissent par se superposer. Tous deux deviennent figures de l'inatteignable, jusqu'à s'imposer comme l'image du confort, de la sécurité, ces rêves qu'elle entrevoit au large de son existence : «comme j'aurais aimé être moi aussi dans ces poussettes équipées pour la pluie, bien à l'abri, isolée du monde, avec juste ce qu'il faut d'air pour respirer, et les gouttes qui font ploc ploc».
Ce texte ne s'encombre d'aucun nom. L'écriture apostrophe des personnages proches de l'anonymat, et, tandis que les rêves se marchandent en cachette, les catastrophes sont tues. Motus et bouche cousue de cette fécondation in vitro faite à la sauvette, sans la consultation du mari. Niet de la fausse couche, de l'expulsion d'un «petit morceau de foie frais avec du sang autour» sur du béton. Les secrets sont écrits, mais pas énoncés, et mal digérés. Et bientôt, cette femme reste seule avec ses non-dits, alors que son mari disparaît pour de bon dans la mer, à la recherche de balles de golf parties à la dérive. Reste sa culpabilité, ces « cris » qui, dit-elle, sont « en dedans », ainsi que les larmes, « parce que tout cela était de ma faute et qu'il fallait encore et toujours être coupable ». Ses petites folies, exubérances, se font plus marquée s lors de l'achat d'une poupée sur Internet qu'elle présente comme son bébé. Qui «meurt» suite au manque d'attention dans un bain prolongé. Et toujours, la peur s'en mêle, alors qu'advient ce moment du basculement, où, l'opportunité se conjuguant à l'angoisse, la narratrice se voit rejetée en marge du monde, à ramasser une poussière avec laquelle elle s'imagine encore construire des vies.
La cruauté se régale des esseulés. Des stigmatisés, le destin en fait ses jouets. Cette femme sans nom se superpose à un message désabusé pour se faire effigie des existences fragilisées. Comme pour contrecarrer la malchance, pour se convaincre de l'importance de bonheurs factices, contraste un discours aux rêves menus, aux mélodies simples et profondes. Les ouvertures décrites avec douceur pèsent autant que les échecs de cette femme qui, à force d'habitude, présente toutes ses aventures sur un même ton doux et résigné.
Ce texte, sans aucun doute, touche par l'honnêteté de sa narratrice, l'orfèvrerie de son vocabulaire et la puissance de son phrasé. On regrette cependant une légère impression de déjà-vu: cette figure féminine confiant ses déboires dans une naïve simplicité rappelle Truismes de Marie Darrieussecq, ou d'autres récentes publications tirant les mêmes ficelles. Des modulations qui, certes, atteignent toujours le lecteur. Mais cette voix, si charmante soit-elle, s'impose trop souvent comme un même canevas sur lequel une série d'auteurs appliquent différentes histoires. Une recette que Dominique de Rivaz maîtrise à la perfection, mais dont on regrette parfois le goût d'une originalité manquée de peu.