La Tête dans le sable

Françoise Delome sur La Tête dans le sable de Catherine Fuchs

Qui gardera la mémoire?

Quel lieu reconnaîtra nos pas,

          empreintes futiles

          [...]

Qui, fouillant la transparence,

               portera témoignage?

Ces vers de Catherine Fuchs pourraient servir d'introduction au court roman sur un sujet difficile et peu présent dans l'actualité romanesque aujourd'hui sous cette forme narrative très classique. En effet, l'écrivain tâche de fouiller une vie somme toute assez ordinaire pour en montrer les contradictions, pour poser des questions sur les agissements des pays occidentaux et sur nos propres comportements individuels, interindividuels et collectifs. L'écrivain porte témoignage et sauve de l'oubli ce que chacun cherche tant à cacher. Elle donne à saisir son projet, d'ailleurs, dans le cours du roman. Discutant avec d'autre membres de l'association Terra Nostra, avec qui elle doit écrire un dossier sur les agissements éhontés et illicites de certaine multinationale dans un petit pays africain, le personnage principal Carmen Berger déclare en effet:

Ne pourrait-on pas imaginer un petit conte, une espèce d'histoire exemplaire avec un pays inventé, une compagnie inventée? Nous pourrions donner corps au mécanisme de corruption bien mieux qu'avec les sempiternelles généralités que nous répétons régulièrement.

Il faut alors entrer plus avant dans ce récit, curieusement daté comme un journal intime, plutôt journal de bord dans lequel sont relatés deux mois de la vie d'une femme. Carmen Berger, cinquantenaire abandonnée par son mari pour une femme plus jeune, mère d'une fille sans boussole et peu sympathique, Ilona, cherche avec ses amis de l'association Terra Nostra, à prendre en flagrant délit les exploitants occidentaux, sans foi ni loi, de mines de cuivre d'un petit pays africain, le Zamanga. Catherine Fuchs brosse en même temps avec précision le portrait d'un pays dont la société surprotégée ne réfléchit pas assez aux sousbassements de sa richesse, de sa puissance, d'où le titre du livre, bien sûr, allusion au comportement peu rationnel de l'autruche. Il s'agit de la Suisse, mais on y reconnaîtra facilement d'autres pays occidentaux, d'autant plus que l'association pour laquelle elle oeuvre lutte contre d'énormes multinationales sans états d'âme – toujours difficilement, freinée par les lois de protection des libertés qui semblent si souvent profiter plus à ceux qui le méritent moins.

Suivre les mouvements du coeur, du corps et de l'esprit de ce personnage principal se fait sans peine et avec beaucoup d'intérêt à travers des dialogues vivants et denses, des monologues intérieurs (eux aussi sous forme de dialogue, en tous cas adressés à soi-même en «tu») où se nouent un désir de comprendre, une volonté d'être honnête à une perplexité grandissante née d'un engouement amoureux soudain pour un adversaire, un homme qui travaille justement dans l'entreprise qu'elle essaie avec ses amis de prendre au piège. Peu à peu, Carmen Berger s'écartèle entre des élans contradictoires qu'elle ne sait comment mener de front et qu'elle mène cependant de front au risque peut-être de briser la force qui l'anime.

Au mitan du livre, Catherine Fuchs développe une image que l'on n'attend pas forcément dans un roman qui traite du commerce international et des rapports de force entre pays qui permettent l'exploitation éhontée des uns par les autres. En effet, juste après un rendez-vous amoureux où se précise la difficulté que Carmen Berger éprouve à résister aux désirs qui l'emportent, elle évoque la piscine du camp de concentration de Mauthausen, rappel tout sauf anodin, piscine construite pour le confort et l'agrément du personnel, commandants et gardiens:

[...] cette piscine s'est transformée en allégorie, a pris valeur de paradigme: comment illustrere plus clairement, plus tragiquement, un des mécanismes essentiels de la psychologie humaine? [...] Tous, nous construisons nos vies sur une bonne dose d'oubli et des fuites répétées; cette piscine, nous y barbotons tous  [...] C'est à ça que tu t'attaques, cette piscine qui te hante, béante, affreusement flagrante, obscène, tu aimerais que les murs tombent, qu'il n'y ait plus d'eau, que les gens se regardent, tu aimerais rappeler à tous... Mais tu ne sais plus comment faire, tu es fatiguée, pleut-il encore?

Cette image accompagnera désormais la suite de la lecture, la colorera d'inquiétude, d'autant plus que s'y greffe la relation fragmentée et en caractères gras d'un voyage de Carmen Berger au Zamanga. Cette expérience douloureuse revient souvent ponctuer le livre. Elle distille révolte et sentiment d'impuissance dans une vie relativement tranquille malgré tout, puis distord tout le bien-être que le personnage pourrait peut-être ressentir à être de nouveau désirée et peut-être aimée, mais sur des courts luxueux de tennis, dans un restaurant japonais haut de gamme où son nouvel amant l'invite, dans la voiture opulente dans laquelle elle commence à traverser la ville lorsque son amant vient la chercher:

La première maison dans laquelle nous nous arrêtons est fendue de la tête aux pieds, les chocs engendrés par les explosions dans les mines ont eu raison de cette fragile demeure; plusieurs ont subi le même sort, on nous montre même les ruines d'une autre qui n'a pas résisté.

Aller gratter d'épaisses couches d'absence de sensibilité, d'errements de l'intelligence ne manque pas de force dans ce roman. Il tient en éveil la conscience de soi ou la réveille par une fine intrigue doublée de réflexions et de questions salvatrices. Une interrogation, sutout, finit par tarauder: quand commence la corruption de soi, de ses représentations, de ses relations avec le monde?

Il est dommage que les dernières pages qui concluent l'intrigue par une esquive, une pirouette rapide et un peu facile, nous privent du malaise réel avec lequel nous devrions finir un livre si nécessaire, même si l'intention de l'auteur était peut-être justement de nous laisser chacun en suspens dans l'imbroglio complexe de nos sentiments et de nos actes. L'effet de ce roman en sort un peu affaibli. La chose n'était pas facile, mais il eût alors fallu peut-être manier l'ironie comme un Milan Kundera, être plus cruel, malmener un peu plus le lecteur. Cette réserve faite, le lecteur aura quand même été mené en des contrées peu fréquentées par le roman aujourd'hui. L'enjeu est de taille. Comment dire clairement, et en s'incluant dans le propos, l'enfermement et l'amollissement des consciences, cela sans trop de bons sentiments ou d'illusions faciles? Et que ce soit de manière à rendre visible la complexité et les paradoxes des situations, de manière à réveiller une capacité sincère, incisive et pertinente de résistance?

Il est judicieux, finalement, de le faire avec autant de simplicité et de rigueur, comme le font entendre quelques vers d'un autre poème de Catherine Fuchs.

Une ligne, des formes

    l'horizon et l'abîme

quelqu'un pour le dire

à la croisée des chemins
et tout peut commencer.

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