La Tyrannie de la réalité est une sorte de développement des réflexions conduites ces dernières années par Mona Chollet sur son site www.peripheries.net. Au centre de l'ouvrage, une supercherie qu'il s'agit de démonter: la notion de «réalité», dont les déologies dominantes se réclament comme de l'argument ultime ("Faut être réaliste", paraît-il). Or si l'argument ne résiste pas à l'argumentation de Mona Chollet, cette vision courte de la "réalité" reste la source de souffrances énormes – en particulier dans le monde du travail, que le livre traite de façon particulièrement convaincante –, de dégâts importants à la biosphère, etc. Cette «réalité»-là est dans sa définition-même opposée, dressée contre l'humain, sa capacité de rêve, d'invention, de liberté. Très efficace dans la démystification, pertinente et virulente dans la critique, Mona Chollet m'a parfois aussi agacé dans ce livre: elle se montre peu encline à laisser apparaître ses incertitudes – c'est le côté militant plutôt que philosophe –, parfois un brin donneuse de leçons. Excellente dans l'examen et la mise en relation des pensées des autres, elle ne parvient pas à me convaincre dans la même proportion quant elle propose sa propre synthèse, sa vision, un peu floue ou insuffisamment étayée sur plusieurs points clefs. En revanche, les citations (une superbe collection!) et les compagnonnages littéraires éclairent sa réflexion dans des pages réussies, en particulier lorsqu'elle nous prend par la main et nous emmène à la rencontre de ses auteurs les plus chers – parmi lesquels Rezvani et Robert Walser tiennent une place de choix. Les pages autour du réalisme en littérature (française) sont parmi les meilleures: une place toute particulière revient ainsi à Flaubert, commenté à la fois avec admiration et esprit critique. Saisi dans ses tensions, entre des professions de foi réalistes et anti-romantiques et des intuitions qui les démentent, il apporte une profondeur historique aux réflexions d'une femme bien vivante, trop attachée à sa vie – et à celle des autres – pour se la laisser réquisitionner par l'idéologie qu'elle dénonce.