L'art et le militantisme
Giulietta Mottini sur Le Cri du geai de La folle Avoine
Sous le pseudonyme La folle Avoine, l’artiste pluridisciplinaire Pauline Ammann publie un ouvrage polyforme, Le cri du geai – Espace sous occupations sensibles, aux éditions art&fiction. Après un début de formation à la HEAD qu’elle quitte pour s’occuper d’un verger familial en Valais, l’artiste étudie à l’ECAV avant de poursuivre un cursus à l’EDHEA spécialisé dans la relation à l’espace public. Sa pratique artistique est pluridisciplinaire et comprend un intérêt particulier pour la performance.
L’ouvrage – que l’on pourrait se risquer à qualifier de roman – inclut des entités de multiples formes, tant littéraires (poésie, journal intime, essai) qu’extra-littéraires (courrier administratif, article de journal, photographie, dessin). Il inclut, par ailleurs, diverses langues (le français, le tchèque, l’anglais et l’arabe) et plusieurs typographies. À travers ce plurilinguisme et cette hétérogénéité formelle – on pense à Mikhaïl Bakhtine qui théorisait le procédé dans Esthétique et théorie du roman, rédigé en 1924 mais publié en français en 1978 – l’autrice nous plonge au cœur de ses réflexions sur l’occupation de l’espace public. Entre documentaire et récit autofictionnel, cet ouvrage entend redonner sa place au sauvage.
Enlever le banc, enlever les pavés.
Laisser de la place pour le Sauvage.Le Sauvage c’est les pigeons.
Le Sauvage c’est ce que l’on ne contrôle pas.
Le Sauvage ce n’est pas un jardin, ce n’est pas un parc.
Le Sauvage c’est un chardon, c’est du chiendent.
Le Sauvage ne paraît pas forcément exotique ou excitant.J’ai envie d’essayer de cohabiter avec que je ne contrôle pas.
En effet, dans quelle mesure l’espace public appartient-il réellement à tout le monde (toutes espèces confondues) ? Est-ce à nous, êtres humains, de garantir une place suffisante aux autres espèces vivantes plus vulnérables ? Avons-nous un devoir de protection envers elles ? Alors qu’Avoine – entité artistique et sensible – se balade à Neuchâtel, elle tombe sur une nuée de volatiles regroupés dans le même arbre. En-dessous : un banc public rempli de fientes. L’artiste remarque que les rebords de fenêtres du quartier sont inhospitaliers pour les oiseaux : « Des piques les empêchent de se poser, des fientes m’empêchent de m’asseoir. » À travers l’article du Courrier qui y est consacré, on découvre le projet qu’elle a mené dans le bourg et qui a consisté à faire retirer environ 200 pavés et enlever le banc souillé, libérant ainsi la terre dans laquelle avait été planté un arbre. L’artiste y parle aussi de son ancien engagement militant et de son envie de choisir le dialogue plutôt que la confrontation avec les institutions. On perçoit ainsi clairement son ambition : celle d’une réflexion et d’une transformation de l’espace public. Que permet l’art de plus que le militantisme ? Un prisme indirect et plus léger, peut-être. Plus en douceur, suggère Avoine.
Le roman est ponctué de photographies en noir et blanc qui prennent en charge la narration, la font avancer ou y apportent des précisions que le texte tait. Certaines images offrent une respiration au sein du texte. C’est le cas des paysages en particulier. On est séduit par la série de minuscules sculptures, « une armée en terre cuite » sensées faire barrage à la police, qui illustre à merveille la façon dont l’art permet un détour poétique et montre comme un geste artistique peut contenir tant fragilité que puissance.
On a aussi apprécié l’insertion d’extraits de différents genres littéraires – de Vinciane Despret, référence en matière de communication inter espèces, mais aussi de Walter Benjamin ou de la poétesse Grace Paley. Ces moments d’ouverture sur d’autres points de vue permettent au propos de gagner en ampleur et en complexité.
Le récit autofictionnel – dans lequel on suit le quotidien d’Avoine, la narratrice – nous semble moins abouti. Tout d’abord, on peine à adhérer au processus de fictionnalisation d’Avoine. Bien que ce pseudonyme corresponde à l’entité artistique de l’autrice, nommer un personnage de la sorte n’est pas sans incidence sur un récit. Or cet aspect n’a visiblement pas été pris en compte. Ensuite, la façon dont l’autrice tente de déjouer la frontière humain-animal, en soi intéressante, ne nous paraît pas réussie. Par exemple, une belette adresse une lettre en anglais à un chien. Pourquoi avoir recours à une forme de communication si propre à l’homme, alors que l’autrice critique explicitement l’anthropocentrisme, et pourquoi de surcroit en anglais alors que la langue principale du texte est le français ? Dans ces passages, le style d’écriture est assez pauvre malgré une recherche formelle autour de la féminisation des mots et l’usage des majuscules, la forte fragmentation du texte et les retours à la ligne ne suffisant pas à donner au texte une force poétique. Il nous semble que l’ouvrage aurait gagné en cohérence si sa nature documentaire avait été entièrement assumée.
Le jeu entre les multiples typographies laisse aussi perplexe. Bien qu’on saisisse l’intention d’hybridation, celle-ci nous parait déjà suffisamment présente par les nombreux matériaux utilisés et les différentes formes que l’écrit prend (récit, journal intime, journal, e-mail, extraits de textes littéraires). Finalement, même si l’ouvrage annonce sa nature expérimentale, on y perd parfois l’intention générale au fur et à mesure de la lecture, mais peut-être s’agit-il là de notre incorrigible envie de « maîtriser le sauvage » dont la littérature fait indéniablement partie.
Une masse organisée oui, mais constituée d’individus singuliers
aux styles de vols divers.Un groupe. Extrêmement bien organisé, mais fluide, créatif.