Le Bleu des origines
Ami Lou Parsons sur Le Bleu des origines de Christiane Antoniades-Menge
Comment raconter les souvenirs ? Si Christiane Antoniade-Menge ne fournit pas de mode d’emploi, elle propose néanmoins sa réponse personnelle en une cinquantaine de fragments dans son premier livre Le Bleu des origines, publié aux Éditions des Sauvages. Sous-titré « récit fragmenté », celui-ci débute sur une madeleine de Proust corporelle. Aurélie, qui travaille à l’Université, se charge des casse-têtes administratifs concernant les échanges et les séjours des étudiant.es dans d’autres pays. Alors qu’elle ratifie des documents, la posture de son corps provoque une fulgurance de sa mémoire : « un saut en arrière dans le temps, de plus d’un demi-siècle » et elle se demande : « attitude reproduite ou réincarnée ? ». En tout cas, ce souvenir qui s’impose lui servira d’embrayeur pour dérouler, de façon chronologique et fragmentaire, son enfance et sa jeunesse. Aurélie est élevée, à la fin des années 1950, par ses grands-parents maternels en Italie, à proximité de la frontière suisse. Sa mère, qui travaille et vit à Berne, lui rend visite les week-ends.
Le récit se structure en épisodes, dont la mention de la date plus ou moins approximative, est accompagnée d’un titre. Ainsi « 1953 — Monsieur Chiudocchi » raconte la peur éprouvée par la fillette vis-à-vis d’un ami de la famille qui demande avec bonhomie « quand est-ce qu’il pourra acheter cette belle petite fille » tandis que « 1953-1956 — Lucioles » évoque la découverte fascinée des petits insectes luminescents.
Très vite, il est possible de distinguer deux types de souvenirs : d’une part les descriptions du quotidien d’Aurélie et de ses grands-parents, d’autre part, des événements particuliers qui viennent jalonner la quête identitaire d’une jeune fille cherchant à comprendre son histoire familiale. Par exemple « 1956 — Fin février » se compose de l’annonce, énoncée « d’une phrase disloquée par la distance du temps », de la naissance de la petite sœur d’Aurélie. Événement capital qui provoque la division de sa vie en un avant et un après. Ou encore « 1954-1955 — École », où la narratrice se rappelle sa scolarisation dans un établissement religieux. Écrivant le nom de famille de ses grands-parents, elle est réprimandée : c’est comme ça qu’elle apprend que son patronyme est celui de son « vrai papa » et que, par conséquent, elle prend conscience de l'absence de celui-ci. L’école constitue aussi le premier lieu de socialisation de la fillette, qui y réalise le caractère peu conventionnel de son existence et devine les tabous entourant le divorce de ses parents, ou encore la conception d’un enfant hors-mariage et le remariage.
Dès lors, Aurélie s’imagine toutes sortes de raisons à l’éloignement de son père. Elle met en place des rituels – visant à le faire apparaître – et tente de poser des questions, mais, « dans leur impossibilité à expliquer l’absence, les grands espèrent peut-être que je me lasserai d’interroger et d’attendre en vain et que je n’y penserai plus : il ne leur vient pas à l’esprit qu’un enfant est capable de comprendre ». Le Bleu des origines décrit ainsi l’impuissance de la fillette face à une situation qui la dépasse et sa confrontation au silence des adultes.
Interrogation sur les relations familiale, le récit propose également une réflexion sur la nature des souvenirs. L’écriture au présent explicite leur vivacité tout en témoignant d’une capacité d’observation fine, tandis que la structure fragmentée du texte traduit la volonté de rendre compte de la nature discontinue de la mémoire. Pourtant, plusieurs indices relatifs à des enquêtes préliminaires émaillent les épisodes. Qu’il s’agisse de documents écrits discrètement convoqués — « dans mon calepin de l’époque », « le bulletin de fin d’année, 4 juin 1955 » — ou de photographies décrites, par ceux-ci se dessine en creux la nécessité, pour la narratrice, d’explorer son histoire personnelle avant la rédaction du récit-cadre. Parfois, le souvenir est indirect, il est celui d’« un récit déjà entendu, mais bien rangé dans un coin sombre, car trop désagréable » ou alors ce sont les mots d’une voisine qui fournissent « un indice et la confirmation d’un détail du quotidien dont je n’ai pas de souvenir direct ».
Le Bleu des origines aurait pu être l’histoire d’une frustration ou d’une colère. Ces sentiments apparaissent lors de certains épisodes : « dans mon for intérieur, mon regard est moqueur. La confiance est déjà bien entamée pas des craquelures, la voilà ébréchée pour de bon ». Pourtant, c’est un livre de la tendresse et de l’apaisement. Ni rancune ni vengeance envers les parents absents, aucun ressentiment face au silence des grands-parents. Surtout, au fil de l’avancée du récit, celui-ci devient un hommage au grand-père, collectionneur de timbres et contrôleur des marchandises. Aurélie admet qu’un mystère entoure cette figure pourtant fondamentale de son existence : « ce que je sais de lui, je l’ai entendu par d’autres membres de la famille » et « personne, malheureusement, n’a eu l’idée de l’interroger, de lui poser des questions ». Surtout, la narratrice se rappelle la douceur et le soutien qu’il a constitué alors qu’elle révisait ses examens de maturité et, en fait, en l’accompagnant avec un amour indéfectible durant toutes les étapes de sa jeunesse. Si le regard du père, rencontré en 1974, « est exactement bleu, le bleu des origines » et semble donner son titre au livre, les yeux du grand-père sont, quant à eux, « aussi bleus que le ciel au-dessus de nos têtes ».