Le désir contagieux de tout brûler
Arthur Brügger sur Le printemps peut-être de Léna Furlan
Le premier roman de Léna Furlan s’ouvre et s’achève sur un même appel à l’émancipation féminine : dans la scène inaugurale, où le nous domine encore sur le je, Ada, la narratrice, s’échappe avec sa sœur Anna dans les bois à la tombée de la nuit et « tous les poids dans la poitrine se soulèvent avec la mousse de [leurs] semelles ». Dans la scène finale, après le partage d’une phrase réparatrice dont on ne connaîtra la teneur qu’à la page suivante, elles plongent ensemble dans les eaux du lac, et Ada en avale une gorgée, entre deux éclats de rire. Un autre moment de communion libérateur intervient au centre du roman, tandis que les deux sœurs retrouvent des amies avec lesquelles elles « transforment la colère en force » :
Lucie hurle avec la musique, Anna s’y met aussi. On rit sans retenue, la bière dans le sang, le froid accroché aux joues. Can I get a « Go fuck yourself ? » hurlent-elles. Go fuck yourself, reprend le reste du groupe à l’unisson. Seules au milieu du parc désert, les pieds anesthésiés, on danse pour exorciser les voix des autres, pour réduire au silence les rumeurs et le reste. En observant leurs silhouettes familières danser, je me laisse aller à un vrai sourire pour la première fois depuis longtemps. (p. 65)
Ces sourires sont autant de moments d’évasion et de révolte pour tenter de dépasser la tétanie qui poursuit Ada dans cette année d’entre-deux après un Bachelor en sciences sociales « pas convaincant » et avant un « master indéterminé ». Et puis, comment envisager l’après quand on est rattrapée par les échos d’un deuil amoureux qui a laissé des empreintes invisibles sur son corps ? De l’été au printemps, le roman chronique la traversée d’un automne et d’un hiver faits de doutes et d’introspection. Porté par une écriture travaillée, ciselée et évocatrice, il fait ainsi se succéder de courts chapitres, de quelques phrases ou de quelques pages, autant de scènes fragmentaires qui peu à peu dressent le portrait de la jeune femme : forte d’une complicité avec sa sœur, née le même jour qu’elle, à deux ans d’écart (« Les gens pensent qu’on est jumelles »), elle loue un petit appartement en ville, devant une rue fendue par des travaux, navigue entre un job alimentaire dans une boutique de sacs à main et un désir d’écriture qui se heurte à la difficulté de se sentir tout à fait légitime. Cette légitimité, elle avait pu la rechercher un temps auprès de celui qui fut son amoureux, mais obsédé par son propre désir de briller, ce jeune peintre narcissique ne l’écoutait plus. En retour, l’autrice choisit de ne jamais le nommer, comme pour l’effacer de l’histoire, ou le diluer dans ce qu’il incarne d’honteusement universel : le lieu commun de la masculinité toxique.
En chroniquant ses souvenirs de leur relation, les revivant au présent dans des chapitres présentés en italique, Ada prend acte du poids laissé par ce manque d’attention répété à son égard. Elle cherche à comprendre ce changement intolérable dans le regard et l’attitude de celui qui pourtant jurait de l’aimer éperdument :
Quand est-ce que je suis devenue objet ?
Quand as-tu arrêtée de me respecter ?
Aimée. Adorée. Un soleil. La seule qui comptait.
Utilisable. Jetable. Un corps. Un rien. (p. 83)
L’injustice se poursuit au-delà de leur rupture puisque c’est elle qui, dans leur entourage, est irrémédiablement saisie comme la « sorcière », quand lui peut se lover complaisamment dans le rôle de victime : la rumeur court qu’elles auraient, avec sa sœur, mis le feu à son atelier, installé dans une grange, dans un élan de rage. Plutôt que de battre en brèche cette hypothèse, le roman nous laisse dans le doute, comme une manière de nous inviter à nous positionner : qui choisirons-nous de croire, dans cette histoire ? Pour qui prendrons-nous parti ?
Jusqu’à la fin, j’ai lu le roman en pensant que la rumeur était fausse, tout en désirant secrètement qu’elle soit avérée, y voyant le motif d’une vengeance justifiée pour celle qui, des mois durant, aura été rabaissée et humiliée, réduite et niée dans son individualité, psychologiquement et physiquement abusée. Léna Furlan parvient ici à rendre compte avec une grande acuité des mécanismes d’emprise qu’un homme peut exercer sur une femme, révélant toute la continuité qu’il y a entre la violence psychologique et le viol. Elle montre aussi comment sont invisibilisées ces violences conjugales tristement ordinaires, comment elles sont niées par ceux qui les commettent et minimisées par ceux qui les couvrent : « Celle qui ouvre la bouche pour dire quelque chose qui les dérange est forcément folle. » À partir de cette réplique désabusée mais criante de vérité, un dialogue s’enchaîne entre Ada et ses amies, témoignant du paradoxe des discours de façade dans une société patriarcale encore marquée par tous les réflexes de solidarité masculine :
– Je suis désolée, Ada. Ils ne t’écouteront jamais, ils sont sourds et aveugles pour leurs potes. Ils se protègent les uns les autres sans jamais se poser de questions.
– Et le lendemain ils vont reposter une story féministe sur Insta, se vanter d’en être un, ils vont dénoncer le harcèlement, le viol, la toxicité masculine.
– Ils ne sont probablement même pas conscients de leur hypocrisie. (p. 115)
Le printemps peut-être ne dénonce jamais frontalement ; nuancé, il montre, dévoile, interroge les masculinités hégémoniques et complices, avec lucidité, tout en replaçant au centre, toujours, le vécu et le point de vue de celles qui parviennent à les déjouer. Le regard de la narratrice, au fil du récit, frappe par sa justesse, son insoumission et sa sincérité ; il émeut par sa force dans l’expression et la reconnaissance de ses vulnérabilités.
Vers la fin du livre, après avoir retrouvé le chemin de l’écriture et tandis qu’elle relit son cahier devenu « réservoir », elle en est convaincue : « toutes ces choses » qu’elle y a déposées, « [e]lles n’appartiennent pas à quelqu’un d’autre, ce sont les miennes. » Ces mots figurent sur la quatrième de couverture. Avant de lire le roman, ils m’ont interpellés, tant ils contrastent avec ce mantra répété si souvent par des auteurs en promotion : Maintenant cette histoire n’est plus la mienne, elle appartient à celles et ceux qui me liront. J’ai pu dire et penser cela, moi aussi. Mais quand il faut lutter pour se réapproprier son propre droit à la parole, quand sa voix est niée ou délégitimée, bien sûr, l’écriture est d’abord une conquête ; et sans doute devrait-elle toujours le rester. C’est ce que Léna Furlan me rappelle ici, avec force et humilité.
À présent, ses mots résonnent en moi, parmi d’autres. Elle qui voulait écrire « le printemps peut-être / ou la disparition des hirondelles / la couleur du béton / celle du ciel / les étoiles comme des diamants dans du velours noir / l’odeur de la pluie » (p. 124) a réussi bien plus : elle a écrit le vertige des sensations, sa vérité intérieure et le désir contagieux de tout brûler.