Le Manteau à martingale et autres textes
Claudine Gaetzi sur Le Manteau à martingale et autres textes de Michail Pavlovič Šiškin
La langue peut-elle nous sauver ? C’est la conviction de Mikhaïl Chichkine, écrivain russe né en 1961 et habitant en Suisse depuis 1995, où il a commencé par travailler comme interprète pour des immigrants russes, avant que ses romans et essais remportent de prestigieux prix littéraires. Le Manteau à martingale rassemble une douzaine de textes rédigés entre 1991 et 2016. Largement autobiographiques, ils traitent des relations parents-enfants, d’amour et de croyance religieuse, mais surtout du pouvoir salvateur de la littérature. Ces souvenirs et réflexions s’inscrivent dans le contexte du régime communiste, de son basculement vers le capitalisme et de la guerre en Afghanistan. Le titre du livre provient d’un épisode qui aurait pu tourner au drame : Mikhaïl, pour aller à l’école, devait prendre le train ; dans une bousculade sur le bord du quai, il a perdu l’équilibre et sa mère l’a sauvé en le rattrapant par la martingale de son manteau.
Pour Chichkine, l’écriture, ainsi que la musique et l’amour, ont une dimension mystique et visionnaire, grâce à laquelle on peut percevoir l’invisible, l’intangible :
On se met à respirer en rythme avec un espace dans lequel tout a lieu en même temps, aussi bien le passé que ce qui doit encore arriver. (12)
Sa mère était enseignante et dirigeait une école ; il considère qu’elle et ses collègues ont été confrontés à une difficulté insoluble : pour eux, la vérité était une valeur, mais dans le monde où ils vivaient, ils savaient que la dire n’apportait que des ennuis : « Ils nous apprenaient des mensonges auxquels ils ne croyaient pas eux-mêmes, parce qu’ils nous aimaient et voulaient nous sauver. » (15) Ils ont ainsi fait comprendre à leurs élèves que pour se préserver, ils devaient savoir « dire des mots morts dans une langue morte » (15), et cela même au prix de la dignité humaine, car il s’agissait de survivre aux diktats du Parti.
Chichkine, devenu adulte, attribue un grand pouvoir aux mots. Il pense que la littérature peut transcender le temps et la mort ; il a le sentiment de côtoyer Robert Walser, Pouchkine, Pasternak, Dostoïevski, Bounine, Nabokov, et tant d’autres, comme s’ils étaient vivants ; il estime avoir pu se réconcilier avec sa mère décédée, grâce à ses romans, qui sont une manière de lui parler et d’être entendu par elle.
Plusieurs textes de ce volume sont émouvants et donnent le sentiment que l’auteur fait revivre des disparus. Dans « Le campanile de Saint-Marc », il rend compte de l’histoire d’amour sans issue entre Fritz Brupbacher, un médecin zurichois et Lydia Kotchetkova, médecin d’origine russe, qui a obtenu son diplôme à Zurich, avant de retourner dans son pays, par idéalisme ; ce récit est fondé sur des recherches dans les archives de l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam, qui conservent la correspondance des époux et le journal intime du mari, ce qui permet une double lecture absolument fascinante des épreuves qu’ils ont traversées. L’épisode des soldats russes internés en Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale est retracé dans « La patrie vous attend ! ». « Walser et Tomzack » relate la trajectoire de Robert Walser : sa famille, sa vocation, son obstination, son peu de succès éditorial, ses emplois, sa vie de misère, ses déménagements, son internement, ses microgrammes ; ces faits connus sont racontés de manière juste et poignante. Mais surtout, ce qui frappe dans l’analyse que fait Chichkine du destin de Robert Walser, c’est qu’il postule que l’écriture a été pour lui un moyen de se sauver de la mort :
L’écriture de Walser est maladive. Il écrit parce qu’il n’a pas d’autre moyen d’affronter la réalité.
Pour Walser, l’écriture est le seul moyen de vivre. À vingt-deux ans déjà, dans Le Poète, il écrit sur son besoin vital de donner aux sentiments une porte de sortie par les mots : « Que faire de mes émotions, je ne peux pas les regarder se débattre, impuissantes, puis mourir dans le sable de la langue. Je ne pourrai pas vivre si j’arrête d’écrire. » (87)
Lorsque Chichkine est venu vivre à Zurich, il a dû interrompre la rédaction du roman qu’il avait commencé, car il avait la sensation que loin de son pays, pour pouvoir continuer à écrire en russe, il devait comprendre ce que cet acte impliquait. Le texte « Dans une barque gravée sur un mur » expose ses réflexions sur les différences entre la langue telle qu’elle est parlée dans le pays – au quotidien comme dans la politique – et la littérature, qu’il perçoit comme un mode de résistance, c’est-à-dire « le moyen, pour la conscience non totalitaire, d’exister en Russie » (128). Il affirme que la langue constitue un accès à « l’idée de dignité humaine » (128), qui a été possible en Russie grâce à la littérature étrangère, d’abord traduite et imitée, puis « prenant corps » dans des œuvres russes. Il affirme aussi que « la langue littéraire n’existe pas en elle-même, elle doit à chaque fois être entièrement recréée, et toujours dans l’isolement » (130). Lui-même a dû, pour créer sa propre langue, comprendre ses racines, étudier le contexte historique et prendre conscience de sa situation présente. La création littéraire pour Chichkine est une manière de redonner vie aux « mots morts », vecteurs d’incompréhension. Pour atteindre cet objectif, il doit aimer ses personnages, aimer sa « patrie monstrueuse », aimer raconter des histoires, aimer son lecteur, et sans cesse réinventer, voire malmener, la langue afin qu’elle reste vivante. « Au fond, c’était simple : je devais sauver ma langue. Ma langue devait me sauver », écrit-il dans « La langue sauvée », en se référant explicitement au premier tome de l’autobiographie d’Elias Canetti.
Chichkine a une conscience exacerbée de la part impénétrable que recèle chaque œuvre, même pour des personnes qui parlent la même langue, dans la mesure où personne ne possède les mêmes connaissances. Il a le sentiment que « tout, dans la langue, est destiné à brouiller le code » (142), alors que sa raison d’être est précisément la communication. Il tente de résoudre ce paradoxe en rêvant à une langue transcendante, « verticale », parfaite, qui relèverait du divin, qui nierait l’espace et le temps. Il décrit une mystique de l’écriture, qui nous échappe quelque peu, mais qui s’inscrit dans la logique même de sa théorie, où la langue humaine est liée à l’impossibilité de se comprendre totalement.
Dans « Le bruit s’est tu », l’écrivain raconte qu’écolier, affamé et marchant dans le froid, il avait eu le sentiment de « trouver son salut » dans les « vers magiques » de Pasternak, qu’il connaissait par cœur et qu’il se récitait. Mais de quoi devait-il être sauvé ? De la violence de l’idéologie totalitaire ? De la cruauté de ses camarades qui le battaient ? Et, quelques années plus tard, de l’horreur de la guerre en Afghanistan où il avait été engagé comme traducteur ? Et même de la mort, puisque les écrivains disparus lui paraissent vivants ? Après avoir été sauvé physiquement par la martingale d’un manteau, Mikhaïl Chichkine nous décrit comment la littérature l’a sauvé et le sauve jour après jour spirituellement, que ce soit par la lecture ou par l’écriture. Ses textes sont une ode au pouvoir de la littérature, au rôle essentiel qu’elle joue dans les contextes politiques coercitifs et partout ailleurs, dans les moments de crise personnelle comme dans la vie en général.