Le Monsieur qui vendait des choses inutiles

Ami Lou Parsons sur Le Monsieur qui vendait des choses inutiles de Dominique de Rivaz

Après avoir écrit Rose Envy (Zoé, 2012), bref roman où l’héroïne, bouleversée par la mort de son enfant et de l’homme qu’elle aime, souhaite avaler leurs cendres, telle Artémise, afin de devenir leur tombe vivante, et Jeux (Zoé, 2014), l’autrice et cinéaste Dominique de Rivaz explore, dans son recueil Le Monsieur qui vendait des choses inutiles, le «dédevenir». Le moment charnière du passage de la vie à trépas se retrouve décliné, souvent avec humour, en vingt-trois fragments plus ou moins brefs, allant de la nouvelle absurde à l’anecdote familiale.

Les textes de Dominique de Rivaz mettent rapidement en évidence le fait que parler de la mort va souvent de pair avec l’évocation de la famille: car c’est souvent entouré des siens que l’on rend son dernier soupir, ou alors ce sont généralement les proches qui doivent se charger des détails pratiques liés à l’enterrement, pour la cérémonie ou l’achat d’un caveau, notamment. Ce rapprochement est indiqué de façon plus explicite par les textes intitulés «Transmission familiale», au nombre de douze dans l’ouvrage, dûment numérotés et placés rigoureusement entre chacun des autres textes – qui sont de nature plus variable. Ces transmissions familiales sont écrites selon le même modèle: en quelques phrases s’esquisse le moment où une personne «dédevient». Souvent, un détail, une phrase, rend l’événement touchant, ou lui confère l’allure presque proverbiale d’une courte fable – toujours avec tendresse et une pointe d’humour sous la plume de Dominique de Rivaz. Elles prêtent à sourire, puisqu’elles permettent souvent de mettre en lien, avec la chose on ne peut plus sérieuse qu’est la mort, une préoccupation banale, liée à la vie quotidienne – par exemple la «Transmission familiale (9)», racontant la fin d’un homme qui, au moment où il recevait l’extrême-onction, tente vainement de terminer une grille de mots-croisés. Comme le révèle l’autrice à la fin du livre dans les remerciements, si certaines de ces anecdotes proviennent de son histoire personnelle, d’autres lui ont été racontées par «celles et ceux qui ont bien voulu joindre leurs récits aux [s]iens». L’un des textes provient des Archives de la Vie Ordinaire (à Neuchâtel): la «Transmission familiale (1)» qui constitue aussi le premier texte du recueil et qui sort du lot: il s’agit d’une lettre, une sorte de testament contenant des recommandations quant à la façon de disposer du corps de celle qui le rédige, une fois qu’elle sera morte. Et c’est en effet sous le signe du quotidien que se placent ces récits de trépas et de mort, quelles que soient leurs sources, comme pour contrer toute dramatisation généralement associée, ou inhérente, à l’écriture de la mort.

Pourtant Dominique de Rivaz ne saurait nous laisser cerner ses textes aussi facilement, et n’hésite pas à nous proposer «Coming Out», qui est le texte le plus long de l’ouvrage. Sorte de comédie burlesque où la narratrice se fait abandonner par son squelette – coming out littéral, où la structure s’extrait sans douleur ni violence de son enveloppe, puis coming out queer. Le squelette se dissocie en revendiquant une identité propre, sous le prénom d’Adam, et commence alors une absurde cohabitation entre les deux personnages. Le texte, dès son titre, est truffé d’éléments associés à la vie moderne, avec des termes en anglais tels que midlife crisis, selfie, et jean high waist, la mention du véganisme, la transcription d’un langage SMS – la narratrice et son squelette communiquent, au début, via un clavier de téléphone –, le recours du squelette en mal d’amour aux applications de rencontre, ainsi que d’autres stratagèmes accentuant l’absurdité de la situation, telle une discussion sur leurs dernières volontés. Ce sont aussi les questions de la vieillesse et de la santé qui sont abordées: en effet, si le squelette quitte son «enveloppe», c’est parce que cette dernière n’a pas pris assez soin de lui.

Ce n’est pas le seul texte du recueil à contenir des mots provenant de langues autres que le français. Toujours en italique, ces ajouts, jamais traduits, sont incorporés à certains fragments à l’allure plus autobiographique, sortes de micro-récits de voyages, entre odes à la Strandkorb des plages germaniques dans «Fateor», ou mentions de lieux topographiques en italien dans «La pointe de l’homme mort» – ce récit avec en toile de fond cours de plongée sous-marine et vacances tranquilles, où revient la thématique du corps qui vieillit et forme un cruel contraste avec une «jeunesse aux formes lisses» sur laquelle se déverse la colère discrète de la narratrice. C’est aussi en italien que nous trouvons la phrase éponyme du texte «Che tu sia maledetta», qui dresse une courte fresque familiale, condensée sur trois pages, décrivant, sur plusieurs générations, une malédiction frappant les femmes. Dans «La terre gaste», nouvelle à l’atmosphère hispanique, une jeune femme tente de réparer un mal commis par son père, qui est à l’origine d’une sorte d’apocalypse ayant décimé tous les taureaux. Ainsi, l’ouvrage de Dominique de Rivaz est non seulement une promenade dans les genres et registres littéraires, mais aussi un discret parcours multilingue, à travers l’Europe et les époques – soulignant aussi le caractère universel de la mort puisque nous y sommes confrontés en tout temps et en tous lieux.

Enfin, plusieurs fragments tournent autour de l’après du «dédevenir», selon un spectre plus ou moins large, allant des préparatifs du corps à l’enterrement lui-même, évoquant ainsi différents aspects des métiers de la mort. Dans «Saynète» l’écrivaine met en évidence l’absurdité d’une situation où une famille souhaitant acquérir un caveau se voit répondre qu’il «leur faut un mort» pour prétendre à cet achat – la famille se rappellera alors de l’urne du père, mort il y a vingt ans, et la dépoussièrera pour l’occasion. Avec «Le dernier mot» nous est raconté le passage sur un plateau télé, dans le cadre d’un jeu, d’une croque-mort échangeant avec le présentateur des blagues sur son parcours professionnel et son métier. Quant au texte donnant son titre au recueil, «Les choses inutiles», il s’agit de la transcription d’un éloge funèbre prononcé par une fille lors de l’enterrement de son père, où elle raconte quelques souvenirs liés à lui, en se reprenant à plusieurs reprises et entrecoupant son propos par quelques chansons telles que What a wonderful world – révélant quelles sont les fameuses choses inutiles que vendait son père.

Le style précis, tendre et pince-sans-rire de Dominique de Rivaz crée une unité entre ces textes à la longueur et au degré de fictionalité variables, et confère à chacun de ces fragments une légèreté savoureuse qui n’a rien d’édulcoré, tant les mots se font parfois ravageurs. En écrivant autour de la mort d’une façon aussi jubilatoire, l’autrice nous invite à reconsidérer notre position face à cet événement par nature indissociable de la vie.

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