Le prix du génie

Marina Skalova sur Le Prix d’Antoinette Rychner

C’est l’histoire d’un sculpteur de Ropfs, des créatures mi-plastiques, mi-organiques. Elles jaillissent du nombril, où elles éclosent, blotties au creux de la chair du créateur. L’orifice où s’enroule le cordon ombilical est aussi celui où se développent les premiers germes de l’œuvre à venir, avant que l’artiste ne doive les arracher, d’un geste de scalpel douloureux. Cesser de scruter son nombril, le séparer de l’égo n’est pas chose facile pour ce «Moi» – et pourtant la condition nécessaire pour que l’œuvre puisse advenir. Car ce n’est que lorsque le Ropf a été tranché que commence le processus de sculpture à proprement parler. Un travail d’orfèvre, qui demande patience et minutie, exige des années de concentration, pour un résultat toujours incertain. Créer sans attendre de reconnaissance – voilà le quotidien avec lequel tout artiste doit composer mais auquel le personnage principal du roman d’Antoinette Rychner peine à se résoudre.

Tous les ans, à l’approche de la proclamation des prix artistiques, l’angoisse le ronge. Il se précipite plusieurs fois par jour pour relever le mince courrier amoncelé dans sa boite aux lettres, dévore ses ongles et les peaux qui les entourent, à deux doigts de s’attaquer également aux meubles. Ses émotions traversent de véritables montagnes russes, oscillant entre un doute existentiel et une confiance hypertrophiée en sa valeur artistique…  Jusqu’à ce qu’il ne reçoive la sempiternelle lettre de refus, la même tous les ans. Une fois de plus, le jury se décide contre lui. «Mutilé de l’honneur», il bascule dans les affres du doute, s’auto-flagelle, se morfond, se torture, considérant sa légitimité d’artiste enterrée par cette défaite.

Cette crise narcissique tend à contaminer tous les domaines de son existence: son couple avec S., qui est pourtant souvent sa seule bouée de sauvetage, lui apparaît comme une camisole de force. Lui, qui rêverait d’un océan de sensualité avec sa compagne - dépeint à grands coups de métaphores marines écumantes - vit comme une injustice de devoir également faire face aux affronts du quotidien: les courses, le ménage, les tâches administratives, les sorties scolaires de Mouflet, leur premier enfant, rapidement suivi d’un second, affublé du sobriquet sommaire de Remouflet. Sans relâche, son égo lui susurre que  «c’est dans la solitude que se font les grandes choses… ».

Faute de pouvoir s’admirer dans le miroir reluisant de l’œuvre, l’artiste doit se reconnaître comme un simple mortel, sommé comme tout autre de gagner sa croûte et de changer les couches de son bébé… Jusqu’à ce qu’il ne disjoncte tout à fait, poussé à bout par sa soif démesurée de reconnaissance. Très progressivement, on glisse de la réalité vers l’imaginaire. L’irruption du fantastique au cœur du quotidien s’accomplit avec une vraisemblance confondante. La dégénérescence psychique du personnage principal est ainsi parfaitement retracée, et semble étrangement réaliste, malgré ou justement à cause de ses débordements.

Jubilatoire, l’écriture progresse par volutes et circonvolutions, s’enroulant en spirales souvent absurdes, dans lesquelles on se laisse enliser avec plaisir. La richesse de l’écriture d’Antoinette Rychner se déploie à travers la rare vitalité et le lyrisme dont font preuve ses métaphores, filées jusqu’à former des mailles parfaitement ouvragées. Une matière textile où foisonnent des images parfois farfelues, truffées de petites distorsions savoureuses. En guise d’exemple, citons l’un des passages dans lesquels l’un des Ropfs jaillit de «l’orifice éclaté aux pétales disjoints», où le corps de l’artiste et la matérialité de l’œuvre à venir se fondent dans une création langagière d’une plasticité impressionnante:

la petite ouverture réservée la dernière fois que je me suis recousu s’élargit sans mal, émerge une pâte d’abord translucide et un peu liquide mais bientôt catalysent les sucs, ils densifient, viscosifient, si bien que la matière rosit, augmente, se raffermit, passe toute luisante le col de mon ventre et vient s'accoler à mes doigts, au début je dois pousser, encourager mais bientôt la substance se crée d’elle-même, ça pulse, tout sort en poussée phénoménale – cellules fraîches, cartilage encore ductile, entre mes doigts se dégage une forme de corne, ça pourrait être une oreille,

Grâce à cette écriture sautillante, témoignant d’une agilité rare, Antoinette Rychner nous propose une très belle réflexion sur les rapports entre la création artistique et la vie, qui se déploie sur plusieurs plans métaphoriques. En faisant coïncider les dimensions charnelles et symboliques de la gestation, l’auteure tire une multiplicité de significations de l’entrelacement très concret entre le fait de donner la vie et de créer l’œuvre. À rebours du mythe de l’artiste génie, elle illustre que de l’ego au nombril, cela ne tient souvent qu’à un fil… Et que si le créateur a besoin de solitude et d’exigence, il doit tout autant s’armer de patience et s’attendre à traverser quelques déserts; ou en l’occurrence, des maisons en flammes. Un destin ardu, où recevoir de l’amour de ses proches ne peut pas faire de mal.

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