L'Embrasure

Brigitte Steudler sur L'Embrasure de Douna Loup

Commencé par l'évocation de la passion qu'un jeune ouvrier éprouve pour la nature en général et la chasse en particulier, L'Embrasure, premier roman de Douna Loup surprend par la force des sentiments dont elle pare son personnage en se glissant dans sa peau. Assimilant la forêt à la conquête d'une femme, le jeune homme déclare: «J'aime chasser par ici. Ça sent meilleur que tout. J'aime traquer dans les feuilles, suivre la route du bois et débusquer la bête. C'est mieux qu'au bar. Mieux qu'un flirt. Mieux que la sueur sur les femmes. Je dépense mon énergie positive. Je ramène sur moi du sang et des kilos de liberté fraîchement morte. Mieux que ce qu'on peut imaginer.» Solitaire par choix ce dernier est déterminé à rester maître de sa vie, de son libre arbitre, et plus que tout, de ses sentiments. Bien décidé à ne s'attacher à aucune des femmes qu'il fréquente, il ne peut un instant concevoir l'idée de dépendre des sentiments qu'il viendrait à nourrir à leur encontre. Orphelin de naissance, il n'a plus d'attaches familiales hormis son grand-père Lou, lequel revêt une place capitale dans sa vie puisque «c'est lui m'a appris la forêt et la persévérance, c'est de sa parole que je les tiens sous ma peau.» Devenu veuf, ce dernier vit désormais seul et désemparé. Confronté à la tristesse du vieil homme, qui ne parvient pas à surmonter le décès de son épouse, le narrateur exprime d'autant plus fortement sa détermination à vivre sans attache: «Je n'aimerais pas qu'une femme me tienne. Je n'aimerais pas qu'une femme me manque. S'il y en a une qui commence à pomper dans mon énergie pour en faire sortir de la dépendance, c'est sûr je fiche le camp.» Pour vivre pleinement sa passion pour la nature il se résout en outre à accepter un travail monotone en usine, allant jusqu'à s'interdire de rêver d'un travail en plein air, sachant le mal que cette seule idée peut lui faire.

Le caractère bien trempé du jeune homme une fois esquissé en quelques courtes séquences de vie, survient très vite un événement perturbateur. Lors d'une partie de chasse le narrateur découvre un cadavre en pleine forêt. Maîtrisant le choc causé par cette découverte, le jeune ouvrier ramasse près du corps un carnet qu'il tarde à remettre aux policiers chargés de l'enquête. Cet acte ne porte pas à conséquence dans la mesure où la police a tôt fait de conclure à un suicide. Mais il donne malgré tout l'impression d'ébranler en profondeur les certitudes du jeune ouvrier. Qu'estce qui l'ébranle tant? Sont-ce les préceptes rigoureux d'une vie religieuse entièrement dédiée à l'amour du Christ que le carnet détaille jusqu'à invoquer l'ardent souhait de mourir par pure dévotion? Ou est-ce la confrontation avec une détermination plus forte que la sienne? Le jeune homme n'a pas le temps de s'interroger plus longtemps lorsque s'installe chez lui presqu'à son insu une jeune femme, Eva, tout aussi déterminée et meurtrie que lui. L'arrivée d'Eva augmente l'amorce de faille se faisant subrepticement jour en lui. Armée d'un revolver, n'hésitant pas à en faire usage, Eva accentue par sa propre détermination l'ébranlement des convictions prônées par le narrateur. Seule la fin du roman en révèle la force et l'étendue.

La réussite de ce premier roman tient à l'originalité des propos que fait tenir Douna Loup, jeune auteure née en 1982, à son fougueux personnage. Cette forte impression est accentuée par les qualités d'une écriture précise et sans ambages. Empoignant des thèmes comme la soif d'indépendance, l'attachement à la nature, le monde animal appréhendé comme sauvage, L'Embrasure  témoigne de leur contemporanéité, et questionne aussi avec vigueur le sentiment religieux. L'enchainement rapide de chapitres très brefs témoigne vraisemblablement d'un manque d'assurance de l'auteure l'empêchant de mieux nouer ensemble les fils de son récit. A nos questions posées lors des «Livres sur les quais» tenus les 4 et 5 septembre à Morges, sur le choix du titre, l'auteure a tout d'abord évoqué l'apparition à deux reprises de la jeune Eva dans l'embrasure du salon, ajoutant rapidement avoir voulu aussi jouer sur l‘affiliation du mot «embrasure» au verbe «embraser». Cette réponse explicite et résume à elle seule les différents niveaux de lectures possible. Au final, c'est donc au lecteur de choisir. Nous recommandons simplement à ce dernier d'aller au bout de L'Embrasure, qui, si l'on fait abstraction de quelques flottements dans le déroulement de l'histoire, mérite qu'on s'y plonge, notamment pour sa fin particulièrement inattendue et vraiment réussie.

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