L'empreinte
Giulietta Mottini sur L'empreinte de Marisa Cornejo
Née à Santiago de Chili en 1971, Marisa Cornejo est une artiste basée en Suisse et en France. Après le coup d’État en 1973, elle part, avec sa famille, vivre en exil en Argentine de 1973 à 1976, en Bulgarie de 1977 à 1978, en Belgique de 1978 à 1980 puis à Mexico de 1980 à 1998 où elle étudie la danse contemporaine et les arts visuels. Elle émigre ensuite en Angleterre et plus tard en Suisse où, depuis 2005, elle vit, près de Genève. Elle a publié quatre ouvrages chez art&fiction dont le dernier en date s’intitule L’empreinte – Une archive d’artiste soustraite au terrorisme d’État.
Ce livre – qui nous parvient dans son urgence et sa nécessité – se place dans un processus de recherche plus vaste autour des thématiques de la mémoire et de l’identité marquée par la migration forcée. L’artiste interroge son histoire familiale et s’intéresse en particulier à l’archive de son défunt père, Eugenio Cornejo, né à Santiago de Chili en 1940, artiste engagé, enseignant et victime d’emprisonnement politique et de torture sous la dictature de Pinochet.
Endossant une forme hybride, L’empreinte est une narration documentaire en textes et images dans laquelle l’autrice relie avec justesse et radicalité l’intimité de son récit familial à sa dimension collective et politique. Suite au coup d’État de Pinochet le 11 septembre 1973, alors que Marisa Cornejo est âgée d’à peine deux ans, elle et sa famille sont contraintes à l’exil. En effet, leur appartenance au mouvement communiste met leur vie en danger, le nouveau gouvernement voulant éradiquer du pays « le cancer marxiste ».
Les terrifiantes journées qui suivirent [le coup d’État] furent consacrées à détruire les livres, les piles de tracts, les affiches et une multitude de documents entassés […]. Il s’agissait de les faire disparaître sans allumer un feu susceptible d’attirer les hélicoptères survolant la ville.
La famille s’enfuit vers l’Argentine où elle restera quelques années avant d’être à nouveau contrainte à partir – la dictature surgissant également en Argentine. Marisa, son frère et ses parents s’en iront ensuite en Bulgarie, où les grands-parents les rejoindront, puis en Belgique et finalement au Mexique : une quête interminable vers un lieu sûr que l’autrice nous narre de façon non chronologique, faisant des allers-retours entre l’exil et le processus de création du livre, insérant des réflexions politiques, sociologiques ou psychologiques plus globales et dressant de nombreuses listes – dans une tentative obstinée de structurer le chaos.
« Quelque chose de bien doit arriver », ponctue-t-elle à plusieurs reprises.
Le récit de l’exil nous est livré à différents niveaux et dans plusieurs dimensions, ce qui le rend particulièrement riche. Le contexte historique est décrit, avec ses enjeux politiques, que l’autrice décortique au fil de ses réflexions et analyses personnelles qui sont constamment soutenues par des références solides ; elle prend en compte la dimension idéologique – le mouvement communiste en Amérique latine et en Europe ; elle s’attache au récit de l’exil tel qu’il a été vécu dans la famille Cornejo – son quotidien, les traumatismes qu’il a engendré mais aussi la solidarité qui s’est créée avec les autres personnes réfugiées, du Chili ou d’ailleurs, et avec qui la famille a tissé des liens ; et puis bien sûr, elle accorde une place importante à l’art, au parcours artistique de son père en particulier mais aussi à celui de nombreux autres artistes qu’elle mentionne, nous permettant de (re)découvrir un patrimoine culturel foisonnant.
La façon dont l’autrice parvient, de manière plus générale, à transmettre et rendre accessible ce grand nombre d’informations – sans créer un réseau de sens autoréférentiel – est particulièrement réussie. Ceci tant dans la présentation du contexte historique – la guerre froide et les affrontements idéologiques qui en découlent – que dans l’explicitation de son processus artistique, ainsi que dans les références à d’autres artistes. Cette démarche sied parfaitement à la volonté de l’autrice de « donner à voir à l’Occident colonial ce qui lui appartient, c’est-à-dire les crimes qu’il a perpétrés dans d’autres régions du monde ».
Le récit regorge d’anecdotes qui nous donnent une idée concrète de ce que signifie l’exil au jour le jour et qui nous permettent de reconstituer les histoires de personnes en chair et en os, de voir des visages et d’entendre des voix singulières, c’est-à dire de les individualiser – sans pour autant qu’elles perdent leur dimension collective et politique. On pense, par exemple, à la fois où, en Argentine, les parents achètent au marché aux puces une peinture représentant l’Immaculée Conception qu’ils mettront en évidence dans leur salon pour que les voisins ne suspectent pas qu’ils sont des réfugiés communistes chiliens mais croient au contraire qu’ils sont argentins (et donc catholiques), ou, dans un autre registre, aux après-midi que Marisa passe avec son grand-père en Bulgarie à apprendre le castillan avec un syllabaire que celui-ci a ramené du Chili, ou encore au jour où, alors qu’en famille ils se déplacent dans une camionnette convertie en mobil-home, ils croisent une caravane de voitures de gitans qui leur lancent des signes amicaux et où l’enfant se sent rassurée de voir son père, pour une fois, être « le bienvenu dans une si grande communauté ».
Le texte est ponctué d’illustrations, pour la plupart des photographies en noir et blanc de la famille et son environnement ainsi que des reproductions d’œuvres d’Eugenio, qui donnent un relief intéressant et touchant au texte. Ces images documentaires et artistiques rendent plus tangibles les expériences narrées et permettent d’approfondir le propos, par la diversification des points de vue.
Le livre se termine sur de magnifiques diapositives d’Eugenio Cornejo que sa fille regroupe par sous-parties dans la section « la niña de sus ojos », que l’on peut traduire par « la prunelle de ses yeux » – niña signifiant littéralement fille. Ces photos représentent encore un autre versant de l’exil et de la mémoire que souhaite raviver Marisa Cornejo, un versant lumineux fait de rencontres, de paysages et de rires.
On sent à travers le récit, au-delà des moments inévitables de désespoir, une force vitale immense, une obstination à continuer par-delà les obstacles, le souffle d’une puissante énergie. On y trouve également une approche poétique qui fait résistance à la dureté des expériences vécues ; les images créées par l’écriture, les photographies et les œuvres artistiques dénotent une façon sensible d’appréhender le monde, d’une ouverture et d’une grande générosité, dont font preuve l’autrice et toutes les personnes qui l’ont accompagnée dans ce processus.
Alors que son père est décédé, Marisa Cornejo écrit : « Pourquoi était-il le premier à être parti ? Pourquoi nous l’avaient-ils volé ? J’ai pensé aux Aztèques, pour qui les guerriers morts se réincarnent en colibris. » Peut-être est-ce ainsi qu’on pourrait le mieux décrire ce livre : tout à la fois guerrier et colibri.