L’enfance à travers ombres et merveilles

Léodie Mancini sur Ces soleils d’AA.VV.

Le collectif d’artistes Aristide propose avec Ces soleils son deuxième numéro consacré à l’écrit. Pour ce projet, sept auteur·ices français·es et romand·es, accompagné·es d’une artiste visuelle ont été invité·es à imaginer un manifeste de l’enfance. Céline Cerny, Julie Gilbert, Catherine Lovey, Victor Malzac, Fabrice Melquiot, Camille Mermet, Antoine Rubin et l’illustratrice Anne Crausaz ont ainsi exploré cette thématique, chacun·e avec sa voix, son angle et son style.

Le recueil s’ouvre sur une nouvelle de Céline Cerny intitulée « L’auréole de tes cheveux ». Dans ce récit, une mère photographe s’adresse à son enfant en évoquant leurs souvenirs. Son discours révèle une tendresse ambiguë. L’autrice s’intéresse ici aux enjeux liés au consentement. La photographie permet ici de se rendre compte des mécanismes de domination. Qui tient l’appareil ? Qui est derrière l’objectif ? Qui regarde et qui est regardé ? Qui a le pouvoir ? Un récit qui questionne les limites de l’amour parental.

J’aime ces images de toi, parce que tu défies l’objectif tout en essayant d’attirer le regard. C’est comme si tu avais compris désormais tous les enjeux du portrait. Tu portes un pull noir en cachemire enfilé à l’envers, les manches débordent largement au-delà de tes mains qui, ainsi cachées, évoquent l’entrave et le travestissement. C’est cette ambiguïté qui crée le trouble, et ton regard fâché et sensuel à la fois. (p.22-23)

« Les enfants » de Julie Gilbert est un texte en vers libres qui emprunte au genre dystopique. L’autrice met en scène une mère qui fait face à l’engagement militant de ses enfants. Le récit explore la naissance de la conscience politique chez les adolescent·es et montre le fossé qui peut se creuser entre les enfants et leurs parents, parfois dépassés ou en désaccord avec leurs idées. L’autrice fait ici un portrait sincère d’une jeunesse actuelle particulièrement sensible aux enjeux climatiques et critique envers l'attitude des générations précédentes.

J’ai adoré
quand tu chantais tes chansons au piano
avec ton habit flamenco
J’ai adoré
ton frère qui faisait ses premiers pas
en s’accrochant à un coussin
J’ai adoré
vous construire des cabanes en carton
t’apprendre à écrire sur la plage
te faire dormir dans une cagette au jardin

Oui

J’ai adoré cette vie

Oui
Tu l’as adorée
Mais tu as aussi adoré tout le reste
Les allers-retours en avion, manger du poisson
tous les jours, t’acheter des ordinateurs,
des téléphones, des habits jetables

Tu as scié la branche sur laquelle tu étais assise
Comme avec papa
Tu as scié en croyant à je ne sais quel miracle
Qu’un putain de prince charmant allait te recueillir
dans ses bras
Et te sauver d’un coup de clic
(pp. 57-58)

Catherine Lovey propose avec « Ciel, un fax ! » un texte réflexif sur la charge maternelle. En relatant ses propres souvenirs, elle traite des inégalités de genre dans la parentalité, des difficultés à concilier vie professionnelle, familiale et sociale ainsi que de l’invisibilisation du travail des mères partout dans la société, les médias, la littérature, etc. Un écrit qui aborde l’enfance depuis le point de vue maternel et qui soulève cette question : Quelle enfance est possible dans un monde où être mère relève du parcours du combattant ?

J’affrontais des journées, des semaines, des mois, au cours desquels mes diverses vies étaient comme séparées les unes des autres par une de ces lourdes portes coupe-feu ou antiatomiques. Une vie professionnelle intéressante, stressante ; une vie familiale par conséquent composée d’abord d’obstacles ; une vie personnelle réduite à rien. Même la course à pied, j’avais dû l’abandonner, gardant un peu de natation et des lectures littéraires nocturnes, si restreintes qu’elles n’étaient plus que l’ombre de mes dévorations d’enfant ou d’adolescente. Une vie typique de mère dite active, dans une société soi-disant développée, soi-disant confortable. Une vie de femme ne s’appartenant plus. Ne pouvant plus s’appartenir. (p.83)

Dans « Les mains du crâne » de Victor Malzac, un enfant s’adresse à un camarade de jeu. Il parle rapidement, se répète, raconte des aventures rocambolesques en mêlant fantastique et réalité. L’auteur décrit avec humour et poésie l’imaginaire sans limites des enfants et leur manière particulière d’appréhender le monde à travers le jeu. Le texte évoque ce moment de l’enfance où rien n’est impossible et où l’on vit des péripéties incroyables en étant tour à tour roi, sorcier ou chevaleresse.

je prends tes dents qui poussent. tes dents qui
poussent à l’infini, je te les prends, je te les achète,
et puis je mets les dents sous l’oreiller le soir
et l’argent tombe. j’ai de l’argent pour toujours.
je peux mourir en agrandissant mon royaume.
je voudrais faire la guerre une dernière fois, juste
une dernière fois avant de mourir. avant que
la maladie ne me terrasse. viens dans le jardin.
on va voir le serpent immense. on va manger
les fruits pourris jusqu’à ce que les dents de lait
tombent. pour avoir le plus d’argent possible,
pour augmenter le patrimoine. je saigne compulsivement
du nez quand je pense à toi. il faut que
tu acceptes le marché. il faut que tu me racontes
plein de choses avant que je m’épuise, que je
meure. il me reste quelques jours. pour agrandir.
mon lieu de pèlerinage. et que tu me tendes ta
paume tiède. je t’offre la carte. parchemin. le mot
de passe. la tumeur
(p. 95)

« 22 fois la merveille » de Fabrice Melquiot est un texte sous forme de liste de propositions réflexives sur l’enfance. En s’appuyant sur des artistes et penseur·euses qui se sont intéressé·es à cette période de la vie, l’auteur invite à une rêverie nostalgique, rappelant que ce n’est souvent qu’à l’âge adulte que l’on prend pleinement conscience de la beauté et de la magie de l’enfance. Une réflexion sur l’oubli, la perte du merveilleux et les désillusions qui accompagnent le passage à l’âge adulte.

Tous les enfants sont les enfants de l’enfance, avant d’être des filles ou des fils. C’est la dernière communauté sur terre ; celle des enfants de l’enfance, constituée de purs individus, sans autre origine que l’enfance, d’autant plus fermées qu’ils sont ouverts à tout. Intouchables touche-à-tout. C’est la seule communauté qui mérite d’être considérée comme telle. Quand ils se voient, les enfants se reconnaissent ; ils s’espèrent, se cherchent, se retrouvent. Ils nous excluent de leur être et de leurs plaisirs, de leurs rêves et de leur réalité, nous les adultes. Sans animosité, ni rancœur. C’est que nous sommes au bout du chemin, nous autres, épars, atomisés, lestés par les morts compilées, agressés par les vicissitudes, ivres parfois de sophistication, encombrés d’échecs ou d’espoirs ; ces médailles au cou, nous errons, certains tout à leur tâche, d’autres livrés au désœuvrement, et nous espérons en tirer des conclusions. (pp. 104-105)

Camille Mermet propose, avec « Météo », un récit de forme libre composé de dialogues et de scènes entre une mère et sa fille. Elle y explore les frustrations et les tensions du quotidien. Le foyer devient une métaphore météorologique avec ses moments de beau temps et ses tempêtes. Ce texte rend compte du caractère autonome de la famille qui fonctionne comme un microcosme régi par ses propres règles et ses lois, et où chacun·e doit apprendre à trouver sa place sans empiéter sur celle des autres.

Je peux avoir ce truc maman ? (Elle voudrait ce truc) (Elle voudrait ce truc et je lui dis que oui après ou d’abord quelque chose ou pas vraiment ou, de toute façon elle ne comprend pas, elle comprend seulement que ce truc je ne veux pas qu’il prenne le chemin le plus direct jusqu’à elle, alors que c’est justement ce qu’elle veut, immédiatement, et simplement, elle veut ce truc parce que ce truc et elle ont à faire ensemble, immédiatement, et simplement. Et moi je fige quelque chose dans l’air, je suspens quelque chose) NON (Elle voudrait que rien ne retienne rien) NOOOOON ! (Elle voudrait que l’espace ne devienne pas solide et épais) NOOOON PAS COMME ÇA ! (Elle voudrait que la réalité existe autrement, que sa réalité se superpose bien au-dessus, que sa réalité soit ma vérité) PAS LÀÀÀÀÀ ! (Quelque chose en elle a pris un virage qui me donne le vertige, je perds pied, le sol de mon appartement n’est plus de terre il est d’eau. Mais mes oreilles restent d’air, et c’est dommage. Je vois bien qu’elle voudrait que j’arrête tout ce que je fais. Et je crois qu’elle ne voit plus que moi aussi je voudrais qu’elle arrête tout ce qu’elle fait. (p. 119)

Le recueil s’achève sur la nouvelle « Enfants de tous les pays » d’Antoine Rubin, un texte qui évoque l’entrée dans l’adolescence. Dans ce récit, un drame met soudainement fin aux jeux des enfants et marque le passage à une nouvelle étape de la vie. L’auteur traite des premières expériences transgressives, à un âge où l’on n’est plus tout à fait enfant, mais pas encore adulte. Il décrit ce moment de bascule où l’innocence se confronte aux premières responsabilités et à la découverte du monde réel.

Tu as compris
que l’enfance
tu devrais la voler
l’arracher au pays des adultes
à la corniche
du dénouement
Mais plus tu avançais
et plus l’enfance
s’enfuyait derrière toi
te poussait une ruade dans le dos
comme poussait le pommier du jardin
et maintenant ce corps
ce vaisseau de muscles, de nerfs et de sang
dans lequel on t’avait enfermé
à perpétuité
et qui un jour
te trahira
tu le sais désormais
finira par te claquer
entre les doigts
Mais en attendant
parce qu’il ne fallait pas résumer ça à de l’attente
en attendant
il fallait bien vivre
(pp. 130-131)

Chacune des contributions du recueil offre un propos intéressant. Les auteur·ices se sont parfaitement emparé·es de la thématique de l’enfance, en y apportant leur style, leur langue, leur couleur. Nous aurions pu nous attendre à des textes convenus sur les charmes de l’enfance, mais chacun·e a su traiter le thème de manière singulière, abordant tour à tour les dominations familiales, les conflits générationnels, les inégalités liées à la parentalité, la découverte du jeu, le passage à l’adolescence ou encore la quête, une fois adulte, de l’enfant qu’on a été. Chaque texte amène un point de vue différent, avec une diversité de forme et de style qui ne nuit pas à la cohérence de l'ensemble mais fait rayonner le sujet abordé dans de multiples directions. Les illustrations de l’artiste Anne Creusaz, réalisées avec la technique du monotype, mettent en scène une nature luxuriante et mystérieuse qui rappelle les territoires insaisissables de l’enfance. Ces dessins dialoguent et prolongent avec finesse les problématiques soulevées par les textes. Ces soleils est un recueil original et sensible, qui nous entraîne dans une réflexion poétique sur l’enfance, sur ses merveilles et ses parts d’ombre.

NB: Cette critique a été écrite dans le cadre du stage du programme de spécialisation en littératures comparées du Master ès lettres de l’Université de Lausanne, après une formation à la critique littéraire dispensée dans le cadre de L'Atelier comparatiste.

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