Les abysses regorgent de secrets…

Valeria Versari sur Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des Nouvelles-Hébrides de Marilou Rytz, Alice Bottarelli, Stéphanie Cadoret

Trouvée dans une malle blindée censée avoir appartenu à Pierre-Jules Hetzel – mythique éditeur de Jules Verne –, la matière première de Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des Nouvelles-Hébrides se présente comme une trouvaille fictionnelle : un ensemble de manuscrits issus d’une grande expédition dans les abysses menée en 1868. Cette mise en abyme donne le ton d’un livre inclassable, signé à six mains par Alice Bottarelli, Marilou Rytz et Stéphanie Cadoret, et publié en 2024 par les Presses Inverses. À la croisée des genres et des arts, ce livre multiforme, richement illustré, mêle récit, pastiche et expérimentation littéraire.

Le prétexte narratif, simple en apparence, plonge les lecteur·ices immédiatement, oui, sous l’eau, mais aussi dans les profondeurs de l’imaginaire du XIXe siècle. Nous sommes en 1868. Une expédition se lance depuis Wellington, toute jeune capitale coloniale néo-zélandaise, vers la fosse des Nouvelles-Hébrides, en plein Pacifique. À bord du Nautiscaphe – engin fabuleux, doté d’une cheminée télescopique capable de se déployer sur des kilomètres – cinq passagers singuliers embarquent : un capitaine ruiné et alcoolique, un médecin de bord discret aux arrière-pensées opaques, un biologiste qui se révèle écrivain, un mécanicien fusionné à la machine, et un maître coq sur le fil de l’absurde qui ne sait pas vraiment cuisiner.

Cinq voix, cinq masques : personne n’est vraiment ce qu’il semble être. Tous fuient quelque chose. Tous endossent une identité d’emprunt. Tous, à leur manière, cherchent dans cette expédition une forme de réinvention. Ce jeu d’ombres et de dévoilements s’incarne aussi dans la forme : chaque personnage s’exprime à travers un médium distinct – journal intime, carnet de bord, registre d’observations scientifique. Le récit se tisse à travers trois personnages avec trois voix distinctes, formant un ensemble riche et varié, auquel s’ajoutent des annotations extérieures rédigées après la découverte des manuscrits, apportant une quatrième voix. C’est un exercice de style, porté par l’écriture à six mains, la rencontre des trois écritures des personnages et le croisement de deux formes d’expression : le texte et l’image. Les illustrations de Cadoret, entre dessins réalistes et abstraits, accompagnent le récit tout au long. Ce jeu entre les styles et les médiums donne au livre une identité forte et singulière.

Le roman reprend les codes classiques du récit d’aventure – et tout particulièrement ceux des explorations verniennes : un équipage hétérogène embarqué dans une folle expédition, une machine extraordinaire, et un lieu inexploré et hostile. Mais ces codes sont ici détournés, fissurés de l’intérieur : le savoir vacille, la logique se brouille, et l’héroïsme laisse place au doute et à l’absurde. Très vite, la mission scientifique tourne au voyage symbolique. Car ce que l’on trouve, au fond de la fosse, dépasse le champ du rationnel, et « les abysses regorgent de secrets que les humains ne sont pas près de violer ».

« Je suis dans une cité. Une cité au cœur de l’océan, une cité dans laquelle je peux pourtant respirer, courir, sauter et retomber. Une cité illuminée par des milliers de minuscules étoiles qui flottent autour de nous. ». Ceci est le monde retrouvé par les explorateurs du Nautiscaphe. Au fond de la fosse des Nouvelles-Hébrides se trouve une cité cachée, pleine de mystère et d’échos de l’humanité passée ou future – nul ne sait vraiment. Dans cette ville, le récit bascule : il ne s’agit plus de comprendre ce que les personnages cherchent, mais de découvrir ce qu’ils fuient. Et le lecteur, lui aussi, est emporté dans cette échappée – non pas vers un ailleurs exotique mais vers un territoire intérieur.

La deuxième partie du livre, qui se déroule dans cet endroit mystérieux, peut sembler un peu longue et parfois abstraite. Le fil narratif s’effiloche, les repères deviennent flous, et l’introspection prend le pas sur l’intrigue. Cependant, la magie continue : l’univers reste fascinant, et cette plongée hors du monde garde sa force poétique.
L’évasion est au cœur de l’œuvre. Évasion géographique, bien sûr, mais aussi identitaire, presque ontologique. Chaque personnage cherche à fuir son passé, son rôle, son destin, son nom. Comme le livre lui-même est une fuite, une échappée vers l’imaginaire, ce sont les lecteur·ices qui, finalement, voyagent le plus loin. Dans la Cité, le temps s’efface, les repères s’effondrent, les corps flottent hors du monde et du temps humain. Plus de lois, plus de société, plus de surface. Et quel meilleur lieu pour disparaître que sous une cloche engloutie dans le noir absolu du Pacifique ? Le Nautiscaphe devient lieu de fin ou de recommencement. Là, où tout se transforme. Là, d’où on ne revient plus.

Voyage du Nautiscaphe ne raconte pas simplement une aventure. Il interroge ce que signifie partir, se réinventer, survivre à ses erreurs. Une fois la Cité atteinte, les personnages ne peuvent plus revenir. Elle les défait, les révèle, les absorbe. Et pour nous ? Pour l’humanité tout entière – avons-nous, nous aussi, franchi ce seuil invisible ? Sommes-nous déjà au-delà du point de non-retour ? C’est ainsi que Magnus, le médecin de bord, en vient à se demander : « N’y a-t-il que l’eau pour fluidifier, fusionner les pensées, les sentiments et les âmes ? ». La question reste en suspens, comme la cheminée kilométrique du Nautiscaphe.

En savoir plus sur Voyage du Nautiscaphe et de sa cheminée dans la fosse des Nouvelles-Hébrides