Les Carnets de Johanna Silber

Francesco Biamonte sur « Les Carnets de Johanna Silber » de Jean-Michel Olivier

Avec les Carnets de Johanna Silber, l'oeuvre de Jean-Michel Olivier évolue dans la cohérence. On retrouve dans ce bref livre l'essentiel des préoccupations de l'auteur nyonnais: l'absence, l'origine insaisissable, sortes de trous noirs aspirant certains êtres vers eux-mêmes et les brûlant. L'art, ici, est à la fois un mouvement de quête, de recherche de cette origine perdue, et une fuite. L'époque du récit, ce sont les années 1930 à 1950, période chère à l'auteur, qui aime, on le sait, organiser des rencontres entre l'histoire personnelle de ses personnages fictifs (avatars de son moi) et la grande histoire politique et intellectuelle du XXème siècle. La forme d'écriture que choisit Olivier dans ces pages, c'est la collection de fragments. Les notes du journal de la cantatrice Johanna Silber donnent ainsi à lire des éclats du personnage qui les écrit, et l'on se retrouve, comme elle, devant des morceaux brisés d'une vie que l'on ne parvient pas à recoller, à retenir. La tragédie de l'identité impossible et de l'égarement existentiel sont ainsi au coeur de ce livre.

Beaucoup de points communs relient donc Les Carnets de Johanna Silber à L'Enfant Secret, le précédent roman de Jean-Michel Olivier, couronné l'an dernier par le Prix Dentan. Alors que la photographie était au coeur de L'Enfant Secret, c'est ici le chant lyrique qui dessine la ligne de vie et de passion de Johanna Silber. Diva au charisme immense et à la voix bouleversante, «la Silber» apparaît comme un être à la fois extraordinairement intense et fragile, correspondant au type romantique de l'artiste maudit, à la différence notable que son succès et sa renommée sont à la mesure de son talent. Elle donne tout, et trop, sur scène, y brise souvent son corps et sa voix («Comment s'engager à donner chaque soir ce qui vous fait défaut» s'interroge-t-elle, parlant ainsi de cette voix de soprano qui ne lui appartient pas vraiment, et aussi bien d'elle même). C'est pourtant le chant seul qui donne une cohérence à sa vie, excessive en passion, en sexe et en alcool. Ces éléments se rejoignent dans le crime (elle-même écrit ce mot) d'un inceste avec son frère très aimé, duquel naîtra un enfant. Incapable de l'assumer, Johanna laisse le petit Mathias à une nourrice, ne retourne le voir que rarement, et fuit à chaque fois, ou se fait chasser par cet enfant qui ne la reconnaît pas et par la nourrice, qui lui en veut. C'est l'un des points très réussis du livre: la culpabilité et le désir irrépressible de se consacrer à son art sans aucune retenue se mêlent de manière inextricable. L'on ne saurait dire laquelle de ces deux raisons l'éloigne davantage de son rôle de mère, et l'on interroge le texte sans juger le personnage. Johanna Silber, elle, juge dans ses notes les crimes politiques du nazisme triomphant sans parvenir à affronter son propre crime.

Le rôle de la musique dans le livre est lui-même ambigu: flamboiement aussi précaire que divin, elle est incapable de résister au triomphe du mal, et consume ceux qui se consacrent à elle: le frère de Johanna, Théo, sorte d'avatar de Schumann, est un génie de plus en plus habité et tourmenté par la musique. Il sait quel danger elle représente et veut interdire à Johanna de chanter (on peut penser à l'Antonia des Contes d'Hoffmann). Théo reçoit quant à lui sous dictée mystique la musique qu'il doit écrire, mais le paie de sa raison et de souffrances immenses. Quant à Johanna, après la guerre, elle tentera de revoir son fils. Le rendez-vous sera manqué, après quoi le courage de Johanna lui manquera à nouveau. La fin, ouverte, suggère à la fois le départ, la fuite et le suicide. Tandis que les feux de l'opéra jaillissaient dans la première moitié de sa carrière, éclairant le parcours de la Silber de ses figure mythiques au sens propre (Salomé, Norma,Š), elle ne chante plus guère dans les dernières années que le Voyage en hiver de Schubert et sa sombre intimité, et c'est la tristesse indicible de la fin de cette oeuvre qui détermine l'atmosphère de froid, de solitude et de désolation des dernières pages.

En 1994, Jean-Michel Olivier publiait Le Voyage en hiver, où Mathias Silber, le fils inassumable de Johanna, partait à la recherche de sa mère dans l'Allemagne des années cinquante. L'auteur avait alors expliqué dans un entretien avoir écrit un récit à deux voix, celles de Mathias et de Johanna, et avoir ensuite conservé seulement le récit de Mathias. Nul doute que le matériau restant a été largement retravaillé pour parvenir au résultat récemment publié par l'Age d'Homme, et l'on peut mesurer l'évolution de Jean-Michel Olivier en comparant les deux textes. Les Carnets de Johanna Silber sont un livre à notre sens bien plus réussi. D'abord par le personnage énigmatique et attachant de Johanna, beaucoup plus incarnée que le Mathias du Voyage. Le choix de donner des fragments de carnets est en outre bien plus efficace que l'option narrative du Voyage en hiver, ou Mathias racontait au passé la recherche de sa mère et la découverte par trop fracassante du crime dont il était né: Les Carnets de Johanna Silber reprennent et développent l'écriture par fragments, par instantanés, qui avait atteint avec l'Enfant secret un stade de maîtrise et de personnalité nouveaux. Enfin, l'inceste n'est pas ici la révélation ultime du livre comme il l'était dans le Voyage en hiver. Il est au coeur du livre, plutôt à son commencement, mais ne prend que la place très limitée que Johanna Silber veut bien lui donner. C'est ainsi que Jean-Michel Olivier fait parler bien davantage l'énigme des êtres, qui fonde son récit et son oeuvre.

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