Les Choses à faire

Claudine Gaetzi sur Les Choses à faire d’Antoine Vuille

Qu’est-ce qui nous pousse à agir? Pourquoi nos actes s’opposent-ils parfois à ce qu’apparemment nous désirons? Comment se fait-il que, même quand les circonstances nous sont favorables, nous ne réussissions pas forcément à accomplir ce qui nous ferait plaisir, nous rendrait heureux? Dans Les choses à faire, son premier recueil de nouvelles, Antoine Vuille traite de ces questions philosophiques, qu’il dévoile d’emblée par une épigraphe tirée de La conquête du bonheur de Bertrand Russell.

Dans «Le débarras provisoire», un jeune homme est en proie à des aspirations contradictoires qui déclenchent un processus insidieux. Bien que le personnage remarque lui-même qu’il désire des choses incompatibles et qu’il est conscient de se débattre avec des projets qui entrent «malgré tout en concurrence», il ne peut changer d’attitude. Il ne trouvera d’apaisement que lorsque disparaîtra, indépendamment de sa volonté, la raison pour laquelle il avait éprouvé la nécessité – et l’impossibilité – de ranger tout son appartement de manière rationnelle. Cette nouvelle explore les paradoxes dans lesquels, par manque de lucidité, nous nous empêtrons.

«Postures» analyse, avec une sorte de distance ironique, l’attitude et les pensées d’un adolescent qui se rend à une fête, ne sait comment y trouver sa place et se sent humilié en regardant danser avec un autre garçon la fille dont il est amoureux: «Le fait d’être excité par un spectacle qui faisait son malheur en disait long, songeait-il, sur sa misérable situation.» Comme la précédente, cette nouvelle met en scène un personnage qui ne peut réaliser ses désirs, mais dans ce cas plutôt parce qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il veut et qu’il est trop soucieux des jugements de son entourage.

«Ce qui compte» se focalise alternativement sur les paroles, les pensées et les actions de quatre membres d’une famille qui rentre en voiture d’une excursion ratée: lassitude, mal-être, frustrations, incompréhensions, désaccords, rancunes et mesquines vengeances sont minutieusement décortiqués. Ces observations sont mises à distance par Martin, adolescent mutique que la lecture de Schopenhauer, Nietzsche et Cioran a rendu sensible à l’absurdité des dérisoires tracas de la vie ordinaire. Quel est le sens de la vie ? Qu’est-ce qui compte vraiment face à la perspective de la mort, voire de la possible disparition de l’espèce humaine tout entière ? Il pense que ses parents sont «persuadés que leurs petites occupations justifient leur existence. Mais rien ne la justifie. Rien n’a d’importance. Tout ce qui existe autour de nous est le résultat du hasard.» Martin choisit de se retirer de la vie sociale, de ne rien dire ni faire, autant que possible. La protagoniste de «L’été d’Amandine» adopte une autre attitude: elle rédige un journal, et elle espère que ses notes donneront sens et consistance à ses premières vacances universitaires, qu’elle a l’intention de consacrer à des lectures studieuses et à un projet artistique exigeant.

Antoine Vuille a étudié la philosophie et participé en 2019 au concours «Ma thèse en 180 secondes», sous l’intitulé «Manières de faire et style comportemental: une analyse conceptuelle de la qualifications des actions». Il explique avoir recours à trois outils, la grammaire, la logique et des exemples intuitifs, afin d’établir des catégories de nos comportements, qui, volontairement ou involontairement, sont révélateurs de nos pensées et sentiments. Par ses quatre courts récits où abondent les exemples concrets et où les comportements des personnages sont méticuleusement analysés, Les choses à faire s’inscrivent dans la thématique de son travail universitaire, tout en échappant aux pièges du «roman à thèse», grâce à une écriture précise et plaisante, un grand sens du détail et une fine ironie. Les sujets de préoccupation des protagonistes sont assez banals, et plutôt que viser à l’universalité, ils reflètent certaines injonctions sociales actuelles: la méthode de rangement que s’efforce d’appliquer le jeune homme fait penser au bestseller de la japonaise Marie Kondo, La magie du rangement (2015), les préoccupations des parents au sujet du travail, des tâches ménagères, de l’amour et de l’accomplissement de soi, leurs réflexions sur l’éducation et l’effet des réseaux sociaux, ou encore les occupations des jeunes adultes, évoquent des sujets médiatiques des rubriques telles que psychologie, développement personnel ou société. On peut regretter cet aspect sociologique peu original, déplorer que tous les personnages soient davantage portés sur l’introspection que sur l’action, qu’ils paraissent parfois trop conscients de leurs ambivalences, sans que cela ne les aide à les dépasser. Toutefois ce premier recueil est prometteur, Antoine Vuille réussit à illustrer par la fiction nos motivations et nos manières de faire, il parvient à nous en démontrer les paradoxes et il arrive à nous en divertir, à défaut de nous en guérir…

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