Les Soucis ne meurent pas encore

Aurélien Maignant sur « Les Soucis ne meurent pas encore » de Yves Tissot

Yves Tissot, jusqu’à présent auteur de haïkus (Haïkus, 2006-2018, Turbo Éditions, 2018), s’essaie dans Les soucis ne meurent pas encore à un registre plus narratif. Tiré à deux cents exemplaires, ce bref texte se construit autour de la voix d’un homme qui vide et nettoie la maison laissée par un père mort, maison qui deviendra le lieu d’une errance et d’une quête de sens: peut-on vraiment affronter le deuil en explorant son héritage?

L’ouvrage mène à bien son projet avec une radicalité oulipienne: le récit n’est constitué que d’un déplacement, du jardin au toit, et il consacre à chaque pièce un chapitre. Tissot fait toutefois le choix d’un mouvement structuré sur une alternance entre les séquences où le narrateur redécrit son parcours effectif dans la maison et une écriture plus essayiste, tissée de fragments de pensées en écho à la séquence narrative qui suit ou qui précède, qui sont le plus souvent articulées autour d’un verbe (ou d’un couple de verbes) à l’infinitif («RELIER–TRAVERSER», «RASER–CREUSER», etc.). Ainsi les fragments commentent le lieu traversé en amenant une dimension réflexive sur le geste accompli:

Faire entrer le secrétaire par la fenêtre n’est-ce pas installer un nouveau tombeau dans la maison. Retour du mort métamorphosé en ventre maternel que l’on peut remplir de l’«invidable» invivable. […] chacun peut s’abimer dans son roman familial, sacraliser par la parole le vide qui est le sien. Écrire ici ne veut qu’en éviter le piège. (52)

Cette alternance – graphiquement marquée par un changement de typographie entre les «récits» et les «pensées» – dissocie deux enjeux du texte, faire partager une expérience sensible et humaine, ancrée dans la matérialité des objets, puis imposer une distance plus radicale, réfléchir au sens des gestes narrés. Cette dissociation, presque une rupture entre les deux hémisphères du cerveau écrivant, est intéressante en ce qu’elle assume un cadrage interprétatif, un commentaire philosophique des séquences du récit, immédiatement asséné, qu’il s’agisse de la redécouverte d’une baignoire abandonnée ou d’un sac plastique oublié par un père mort, dont on ressent d’abord et avant tout la charge émotionnelle. L’alternance des registres et des tons cherche quelque part à guider le sens, à maintenir la lecture en liberté surveillée (tentative naturellement bien vaine). La démarche a quelque chose d’appréciable, surtout si l’on est facilement agacé par les écritures hermétiques qui, au prétexte de laisser entière la liberté du sens, reposent souvent sur la stratégie du «vide qui cache le vide» (la formule est d’Olivier Py).

Les soucis ne meurent pas encore se donne avant tout comme une expérience de l’espace matériel et intime. Le récit est celui d’une voix saisie dans un flottement, une voix qui semble dans un état semi-conscient, affectée par la mort, mais surtout par l’espace à vider comme trauma. Elle découvre la maison immobilisée par une mort soudaine, prise dans une stase qui induit habilement une enquête sans suspens:

Et je revois la bêche et le râteau abandonnés sur la pelouse par un père si soucieux de ses outils. Je compris alors qu’il n’avait pas pu dire la violence de sa souffrance que son souffle court laissait présager. Pudeur du fils de paysan qui ne voulait pas inquiéter le fils citadin. (12)

Une enquête sans suspens, donc, sinon celui d’une réappropriation d’un espace laissé en friche par la mort, en fait, d’une subjectivité en friche, convaincue de trouver là une manière de «renaissance» qui ne viendra pas, ou alors sans spectacle. Ainsi tous les objets sont envisagés, contaminés par la disparition du père, dans leur évanescence potentielle ou dans la futilité de leur durée; le narrateur est sans cesse confronté au passé des choses, il doit, par exemple, se débarrasser de planches «qui ont vécu un plus d’un demi-siècle, qui ont vu passer des centaines de chars à foin sans même se fendre» (16).

Il en résulte une trajectoire de lecture ambivalente, entre une monotonie inévitable, garantie par le protocole de l’expérience, et une angoisse latente, celle de la découverte de la pièce suivante, jamais sensationnelle, toujours en countdown puisqu’on sait que viendra la fin, l’itinéraire achevé, la maison propre, l’espace rénové. Tissot souligne la transitivité de l’espace, sa capacité de (re)structuration, son profond rôle organisationnel sur nos vies, qui sont, naturellement, sont aussi séquencées par la disposition des murs, des portes, par l’investissement émotionnel de lieux aux fonctions circonscrites. Le récit de Les soucis ne meurent pas encore tente en cela de saisir quelque chose de notre mouvement, de notre parcours dans cette configuration d’impasses et d’ouvertures, les possibilités qu’ouvrent les portes, les rêves derrière les fenêtres, jusqu’à l’indécision, presque la fusion entre la subjectivité et l’espace:

Le corridor de la maison des parents, cordon ombilical, nous relie à l’enfance, paraids perdu et toujours espéré, à chaque fois que l’on franchit ce long seuil qui suspend le temps imaginaire. Le corridor est un sas d’espoirs et d’attentes, où l’on se ressaisit avant d’entrer dans le familier […] le temps s’y crispe ou s’y détend jusqu’aux premières paroles ou aux premiers gestes d’affection. (23)

Évidemment, l’exploration de la maison du parent décédé est l’exploration d’une ruine encore fraîche, et, à la réappropriation de l’espace, Tissot mêle la réappropriation du temps. Le texte livre volontiers une vision écrasante et genrée de la cellule familiale, où la mère materne et le père paterne, sans vouloir entrer dans la moindre représentation politique de la question, tout occupé qu’il est avec le matériau mémoriel. Pour autant, peu d’éléments de ces modes de vie réexplorés par la voix narrative captent l’attention, sans doute parce que la pudeur et le retrait de la voix cherchent à bloquer au maximum toute représentation mentale de la maison habitée, de la forme que prenait la vie des parents.

Sur ces questions du récit de l’intime, la voix cherche une neutralité, limite beaucoup l’expression des affects et perd un peu son·sa lecteur·ice, du moins elle ne parvient pas vraiment à activer la formule qui voudrait que l’écriture d’un soi désancré puisse intéresser la collectivité, même si cela relève peut-être davantage d’une considération générationnelle que d’une véritable remarque littéraire. La proposition demeure cohérente, on s’intéresse à cet investissement de l’espace conçu doublement comme vestige et comme structure potentielle. Reste une écriture du désordre, de l’abandon, une sorte de micro-roman sysiphéen du geste sans cesse répété avec lequel on se complait à dénoncer la vanité intrinsèque de toute tentative d’édification de quoi que ce soit, notamment via une écriture qui a l’air hâtive, soumise à une nécessité, presque un genre de praxis du deuil, quelque chose de très crié, de posé là, sans autre artifice que ses lacunes assumées.

In fine, la couverture du livre, une maison représentée par une dizaine de traits, contient peut-être l’une des clés de sa lecture, de l’imaginaire domestique qu’il rénove, de l’itinéraire mental qu’il donne à vivre. Il y a la maison naïve et colorée que l’on dessine enfant, presque intemporelle tant l’idée de la mort est loin, la maison hyperréelle que l’on photographie adulte, comme pour laisser une trace de l’existence dans ce qu’elle a d’immédiat et de complet, et finalement la maison minimale, abstraction d’un foyer qu’on découvre toujours temporaire, celle que l’on griffonne à la perte de ses parents, celle qu’on esquisse quand on comprend que tout n’est jamais qu’esquissé.

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