Les traces, l'héritage
Melina Staubitz sur « Tumiqa » de Nicolas Di Meo
Le Manguier est en hivernage, pris dans les glaces groenlandaises dont il attend la fonte pour effectuer ce qui sera probablement son dernier voyage. En attendant, le bateau fait office de lieu de résidence pour le narrateur et trois femmes artistes. Durant seize jours, ils vivront entre ses parois d’acier, sans douche ni toilettes, auprès d’un capitaine corse et sexagénaire qui les nourrit d’instructions pour leur survie dans le Grand Nord, tant à bord du bateau que sur la banquise. Il organise aussi pour eux des rencontres. Car à quarante-cinq minutes à pied du bateau se trouve le village d’Aasiaat, où les connaissances groenlandaises du capitaine se font une joie d’accueillir les artistes. Ceux-ci s’y rendent emmitouflés dans leurs combinaisons étanches orange Casimir, y découvrent des intérieurs chaleureux, apprennent quelques mots de groenlandais, échangent avec les locaux sur la colonisation de l’île par le Danemark et la Norvège, sur la disparition des traditions inuites face à l’occidentalisation. La question du réchauffement climatique est elle aussi évoquée, la fonte précoce des glaces inquiétant les Groenlandais qui, sans la banquise, ne pourront plus cheminer de village en village et seront astreints aux voies maritimes. Le narrateur décrit une population dont le mode de vie se dilue peu à peu dans les exigences et les lubies d’une société moderne à laquelle le Groenland, tout isolé qu’il paraisse, n’échappe pas. De fait, l’île est agitée par des problématiques bien réelles, et parcourue par des motoneiges s’affrontant dans des courses polluantes.
Toujours est-il qu’aux yeux du narrateur, le territoire groenlandais est un espace sauvage, mystique, magique au point d’être presque intangible : « Comme un nuage qui flotte entre l’immensité du ciel et de la mer, disputé par l’horizon et les hommes, cette terre sans maître nous conviait à la rejoindre et à nous perdre dans ses glaces immuables et ses vents brûlants. » Tout y est blanc, éblouissant de pureté. Rien que le silence et une terre plate, figée dans les glaces. C’est un désert visuel et sonore. Pour le narrateur, l’atmosphère enveloppante et l’isolement, l’impression que le temps est suspendu, l’immersion dans une nature puissante forment un terrain fertile à une plongée dans les souvenirs. Au Groenland, il retrouve la liberté, le silence et les rêveries dont il s’est forgé, enfant, un « besoin absolu » – qui est, selon lui, le plus grand héritage laissé par son père. Comme lui, sa préférence est toujours allée aux pays imaginaires, où les rêves prennent corps et dépassent la réalité. Or, il trouve dans le Grand Nord une terre propice à l’imagination, où est née une multitude de légendes dont il parsème ses pages. Alors, côtoyant les récits des Alliarutsits, ces êtres minuscules habitant la glace, des qivitoqs, d’anciens humains ayant quitté la société, et de la jeune fille du lac Haningajok, mère de toutes les civilisations, les histoires de son passé refont surface. De la même manière qu’il essaie de comprendre la culture inuite à travers sa mythologie, il trace son autoportrait à partir d’instants et de relations fondateurs. Explorant les liens entre l’imaginaire du Groenland et ses souvenirs, il cherche derrière le silence les légendes de sa mémoire. De sa peur d’oublier surgit d’abord l’évocation de son père dans ses derniers instants de vie : un toit d’hôpital, le cancer des poumons, un instant sobre, serein, à l’air libre – à l’instar du paysage glacé qui environne Le Manguier. De ce souvenir découlent ensuite d’autres réminiscences, dans le désordre, que le narrateur consigne pour les sauvegarder. L’agonie du père qui a alourdi le quotidien bien sûr, mais aussi les plumes d’oiseaux qu’il collectionnait, et la mère, malade elle aussi. Le soutien qu’ils s’apportaient l’un l’autre, leur amour pour leur fils. Au fur et à mesure émergent les beaux instants, sous la couche de souvenirs difficiles. Car la neige, le vent, la lenteur de la vie sur le bateau immobile et la mythologie groenlandaise travaillent la relation au passé, peu à peu l’apaisent. Le narrateur comprend qu’avec la fin de la résidence devra aussi s’achever la remembrance : « Mes souvenirs sont prêts à rejoindre le large, comme l’énorme bloc de glace. Ils se mettront à fondre, à se transformer en eau et à dériver, jamais ils ne disparaîtront complètement, immaqa ». Voilà la solution à la peur d’oublier initiale, enseignée par la glace qui fond et retrouve la liberté de son état aqueux : il s’agit de laisser la souffrance s’envoler comme la plume d’aigle du père dans le vent froid et de garder avec soi la joie cachée derrière le silence. Ne plus retenir, et conserver ce qui permet d’avancer. Tumiqa, c’est le récit d’un deuil qui s’opère à travers l’écriture, elle-même déverrouillée par l’Arctique et le bouleversement qu’il représente pour le narrateur : grâce à la perte des repères habituels, à l’adversité des éléments, au cours du temps ralenti et à l’isolement, la liberté et la joie reviennent infuser à la fois la mémoire et le présent.
Tout ce travail du deuil soulève une question fondamentale : si le narrateur est indéniablement constitué des traces de son passé, que laissera-t-il à son tour à la postérité ? C’est en explorant l’héritage de ses parents et celui des légendes inuites qu’il comprend ce que sera sa propre empreinte : son livre, qu’il nomme Tumiqa, « les traces », et qu’il place sous le patronage de la fille du lac Haningajok, dont l’histoire parle de filiation. Tant et si bien que le roman finit par prendre à son tour des airs mythologiques, devenant lui-même une légende à conter aux générations à venir.
Nicolas Di Meo signe un livre fait d’imaginaire et de mémoire, un roman où l’on sent une fascination pour la terre groenlandaise et sa culture, étudiée, observée, enregistrée. Un récit qu’on a du plaisir à lire, malgré une écriture parfois naïve. Car, malgré son intérêt pour la culture inuite et sa volonté de s’y « plonger », il est incontestable que l’auteur ne peut, durant la vingtaine de jours qu’a duré son séjour, que rester un observateur extérieur. Il semble d’ailleurs se satisfaire de cette relation de réception plutôt que de dialogue. Mais que cela ne décourage pas d’une lecture qui nous fait rêver du Grand Nord et de ses légendes, de sa glace et de ses motoneiges.